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CHRONIQUE DU VENDREDI

Punir pour interdire : quand la liberté créative devient un crime

Punir pour interdire : quand la liberté créative devient un crime
Le 12 septembre 2026, le documentaire Naza, coréalisé par les journalistes israéliens Yuval Abraham et Rachel Szor, recevait le prix spécial du jury à la Mostra de Venise, après avoir provoqué en salle une ovation de vingt-cinq minutes, record absolu du festival. Le film s'appuie sur les témoignages de vingt-quatre militaires et responsables du renseignement israéliens, anonymes, qui décrivent la façon dont le niveau de pertes civiles jugé acceptable était intégré aux décisions de ciblage militaire dans la bande de Gaza. 

NB LECTURES I 18 septembre 2026
Quatre jours plus tard, le 16 septembre, le Premier ministre Benjamin Netanyahou publiait une vidéo annonçant deux projets de loi destinés à la Knesset. Entre ces deux dates, quelque chose d'assez précis s'est joué, qui dépasse largement le sort d'un seul film.

Le premier texte permettrait de révoquer la citoyenneté de toute personne reconnue coupable d'avoir diffamé des soldats de Tsahal à l'étranger. Le second multiplierait par vingt le montant des dommages et intérêts encourus en cas de diffamation avérée, une mesure que Netanyahou a lui-même résumée en une formule sans ambiguïté : « les frapper au porte-monnaie ». Dans cette même vidéo, il a cité nommément deux personnes supplémentaires, le chef du parti HaDemocratim Yaïr Golan et l'ancienne procureure générale de l'armée Yifat Tomer-Yerushalmi, avant de conclure, à propos de l'ensemble de ces personnalités : « leur place n'est pas parmi nous ». Ni Abraham ni Szor n'ont, à ce stade, perdu leur citoyenneté. Aucun des deux textes n'a encore été formellement déposé, et chacun devrait obtenir une majorité parlementaire pour entrer en vigueur. Mais la précision des cibles nommées, la proximité du calendrier avec le prix vénitien, et le choix des mots employés laissent peu de place au doute sur la nature de ce geste : il s'agit moins d'une mesure de portée générale que d'une sanction pensée pour des personnes précises, habillée après coup en principe.

Ce qui frappe dans cette séquence, ce n'est pas seulement la sévérité de la sanction envisagée. C'est le glissement qu'elle opère. La citoyenneté, dans un État de droit, n'est pas censée fonctionner comme une récompense que le pouvoir en place accorde ou retire selon le degré de loyauté qu'on lui manifeste. C'est précisément l'argument avancé par plus d'un millier de personnalités du cinéma et de la culture israélienne, qui ont signé une pétition qualifiant cette idée de dangereuse et délirante, rappelant que la citoyenneté est un droit fondamental appartenant à chacun, et non une faveur distribuée par le régime. Le débat, avec cette annonce, ne porte donc plus sur le contenu du documentaire, ses méthodes ou la fiabilité de ses témoignages. Il porte sur la question de savoir si un gouvernement peut légitimement transformer l'appartenance nationale d'un citoyen en variable d'ajustement politique, au motif que ce citoyen a documenté ou critiqué l'action de son armée.

Un élément mérite d'être signalé, parce qu'il vient de l'intérieur même de l'appareil d'État israélien. Selon des informations rapportées par la chaîne Channel 12, des diplomates israéliens ont estimé, avant même la diffusion de la vidéo de Netanyahou, que celui-ci attisait la polémique à des fins essentiellement politiques et électorales. Une source liée à l'armée a par ailleurs reconnu que le film n'avait pas, en soi, suscité un écho international particulièrement large, et que c'est la réaction officielle elle-même, par sa virulence, qui a déplacé le débat du contenu du documentaire vers la question de la liberté d'expression en Israël. Ce paradoxe n'est pas anecdotique. Il illustre un mécanisme récurrent : la tentative de faire taire une critique finit souvent par devenir elle-même le sujet, et par lui donner une résonance qu'elle n'aurait peut-être pas eue autrement.

C'est là que la prudence s'impose, sans pour autant minorer la portée du geste. On peut, à raison, être tenté de qualifier cette séquence de « fascisante », au sens où elle emprunte un ressort classique des dérives autoritaires : désigner nommément des individus, les présenter comme des ennemis de l'intérieur, puis faire adopter une loi générale qui vient légitimer, après coup, une sanction déjà pensée pour eux. Ce terme reste toutefois un jugement de nature politique, et non un constat purement factuel. 

Ce que l'on peut établir avec plus de certitude, c'est que ce type de mesure s'inscrit dans une famille d'outils déjà documentée ailleurs dans le monde, des lois de diffamation utilisées contre des journalistes aux retraits de passeport, en passant par les procès dits bâillons, destinés moins à obtenir gain de cause devant un tribunal qu'à épuiser, intimider et dissuader. Le risque, dans ce cas précis, est celui d'un précédent : une fois qu'un gouvernement supposé être démocratique a normalisé l'idée que la nationalité peut se perdre pour un motif d'opinion ou de témoignage critique, la marche suivante, ailleurs, devient plus facile à franchir. C'est en cela que cet épisode dépasse le cas israélien : il fonctionne comme un signal, observé par d'autres pouvoirs, dans un contexte international où la critique de l'armée, du gouvernement ou des institutions se heurte, de plus en plus souvent, à des réponses qui ne relèvent plus du débat mais de la menace*.

Il serait sans doute prématuré de conclure que cette séquence, à elle seule, dessine un basculement irréversible. Le texte n'est pas encore loi, une partie de la société civile israélienne s'y oppose frontalement, et jusqu'au président Isaac Herzog aurait jugé, selon la même source télévisée, que la révocation de citoyenneté n'avait aucune chance d'aboutir en l'état. Mais l'épisode pose, avec une clarté rare, une question qui dépasse largement le sort d'un film primé à Venise : que reste-t-il de la liberté de créer, d'enquêter et de témoigner sur des faits dérangeants, lorsque la sanction envisagée par le pouvoir n'est plus le procès en diffamation classique, mais la perte de l'appartenance nationale elle-même. C'est une question qui ne concerne pas seulement Israël, et c'est sans doute pour cela qu'elle mérite d'être posée sans relâche, avec la même exigence de précision que celle qui doit accompagner toute tentative de dérive autoritaire.
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(*) Lire sur la question de la peur et de l’obéissance notre article « Les stratégies de la peur et la fabrique de l’obéissance ».

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