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ANALYSE
Les stratégies de la peur & la fabrique de l’obéissance
La peur n'est pas seulement une émotion. Lorsqu'elle devient une stratégie, elle change de nature. Gouverner par la peur ne signifie pas seulement terroriser une population. La stratégie peut être infiniment plus subtile. Cela peut consister à rappeler périodiquement un danger, à en grossir certains aspects, à lui donner un visage, à répéter son imminence, à suggérer qu'une protection est indispensable ou qu'une décision ne peut plus attendre. Car la peur possède cette propriété singulière : elle ne demande pas nécessairement à être convaincue. Elle demande à être ressentie. C'est précisément pour cette raison qu'elle constitue, depuis longtemps, une ressource politique, sociale, économique et culturelle.
NB LECTURES I 14 septembre 2026
Il suffit parfois de quelques mots pour modifier le comportement d'une société : menace, invasion, contamination, effondrement, insécurité, catastrophe, pénurie, terrorisme, crise… Le danger peut être réel, hypothétique, proche ou lointain. Peu importe. Ce qui compte est qu'il soit suffisamment présent dans les esprits pour modifier la manière dont les individus regardent le monde et leurs propres possibilités d'action.
La peur devient alors un intermédiaire entre celui qui formule la menace et celui/celle auquel/à laquelle elle s'adresse. Entre les deux s'installe une opération décisive : transformer une perception du danger en comportement. Car la question essentielle n'est finalement pas « de quoi avons-nous peur ? ». Elle est plutôt « que cherche-t-on à nous faire-faire lorsque nous avons peur ? ». La peur possède en effet cette propriété singulière : elle ne demande pas nécessairement à être convaincue. Elle demande à être ressentie. C'est précisément pour cette raison qu'elle constitue, depuis longtemps, une ressource politique, sociale, économique et culturelle…? ».
I - Aggiornamento
L'histoire humaine n'est évidemment pas celle d'une population éternellement manipulée par des pouvoirs qui auraient découvert, depuis la nuit des temps, les vertus de l'effroi. Une telle lecture serait aussi simpliste qu'inexacte. Les hommes ont peur parce qu'ils sont vulnérables. Ils ont peur de la mort, de la maladie, de la famine, de la guerre, de la violence, de la perte, de l'inconnu. Ces peurs précèdent les institutions qui peuvent éventuellement les exploiter.
La stratégie apparaît ailleurs. Elle apparaît lorsque la peur spontanée rencontre une intention. Un pouvoir politique peut s'appuyer sur une menace extérieure pour renforcer la cohésion intérieure. Une autorité religieuse peut présenter la transgression comme la cause d'un châtiment à venir. Un gouvernement peut invoquer l'urgence pour obtenir l'acceptation de mesures exceptionnelles. Un mouvement politique peut transformer l'inquiétude sociale en hostilité contre un groupe désigné. Un média peut dramatiser un événement afin de retenir l'attention. Une entreprise peut faire de la crainte de perdre, de manquer ou d'être dépassé un argument commercial. Les contextes changent. Les instruments évoluent. Le mécanisme, lui, présente parfois d'étonnantes continuités.
Il faut d'abord produire ou identifier une menace. Puis lui donner une signification. Ensuite lui attribuer une urgence. Enfin proposer - ou imposer - le comportement censé permettre d'y échapper. C'est cette séquence qui mérite d'être observée. Les sociétés anciennes n'avaient évidemment pas le monopole de la peur. Mais elles offrent déjà de nombreux exemples de son utilisation comme moyen de régulation.
Dans l'Europe chrétienne, pendant des siècles, la représentation du salut et de la damnation a contribué à organiser les conduites. L'enfer n'était pas seulement un lieu imaginaire : il constituait, dans la représentation religieuse, une conséquence possible des actes humains. La faute pouvait ainsi être associée à une menace et la menace à une conduite prescrite.
Il serait pourtant réducteur d'en conclure que la religion aurait simplement « inventé la peur » pour soumettre les croyants. Les représentations religieuses remplissaient des fonctions beaucoup plus complexes : donner un sens à la mort, expliquer le mal, établir des normes, consoler, avertir, promettre et sanctionner. La peur n'était qu'un des ressorts de cet ensemble.
Mais un élément nous intéresse particulièrement : la capacité à donner une forme intelligible à une menace invisible. Une menace que l'on ne peut ni mesurer ni localiser devient plus facile à appréhender lorsqu'elle possède un récit, des images, des signes, des responsables et une échéance. La peur diffuse devient alors une peur orientée. Le procédé se retrouvera sous d'autres formes bien après que les sociétés européennes auront cessé de penser leurs principales menaces en termes de damnation.
L'ennemi remplacera parfois le démon. Le traître remplacera l'hérétique. Le criminel remplacera le pécheur. Le terroriste remplacera l'ennemi traditionnel. La pandémie, l'effondrement climatique, la crise financière ou la menace technologique peuvent, à leur tour, devenir les figures d'une inquiétude contemporaine mondialisée.
1.I - Les objets changent. La logique de leur mise en récit peut demeurer.
Il existe toutefois une différence capitale entre la peur et sa manipulation. Un danger réel peut provoquer une peur parfaitement rationnelle. Une guerre menace réellement des vies. Une épidémie peut réellement tuer. Une crise économique peut réellement détruire des emplois. Une catastrophe climatique peut réellement mettre des populations en danger. Avertir d'un danger n'est donc pas, en soi, manipuler.
La frontière se déplace lorsque la représentation du danger cesse principalement d'avoir pour fonction d'informer et commence à avoir pour fonction d'obtenir un comportement déterminé. Encore faut-il être prudent : cette frontière n'est ni toujours visible ni toujours intentionnelle. Il n'est pas nécessaire qu'un conspirateur réunisse quelques spécialistes dans une pièce fermée pour décider de la peur à produire. Des institutions, des médias, des responsables politiques, des entreprises, des groupes militants et désormais des systèmes algorithmiques peuvent participer, chacun pour des raisons différentes, à l'amplification d'une même inquiétude. Une peur peut donc être stratégique sans avoir été entièrement fabriquée.
C'est même l'un des paradoxes essentiels de notre époque : les stratégies les plus efficaces n'ont pas nécessairement besoin d'inventer les dangers. Elles peuvent se contenter de sélectionner certains dangers, de les hiérarchiser, de les dramatiser et de leur donner davantage de visibilité que d'autres.
2.I - La réalité fournit la matière première
Le récit lui donne sa puissance. Et c'est ici que commence notre voyage. Il nous conduira des anciennes représentations de la menace aux formes contemporaines de l'insécurité ; de la peur religieuse à la peur politique ; du besoin légitime de protection au consentement à la restriction des libertés ; des discours de crise aux paniques morales ; des images catastrophiques à l'économie de l'attention ; des médias traditionnels aux algorithmes qui déterminent chaque jour davantage ce qui mérite d'être vu, partagé et redouté.
Mais une autre question nous accompagnera jusqu'au bout : Que se passe-t-il lorsque la peur ne produit plus l'obéissance, mais le refus ? Car la peur n'est pas nécessairement l'ennemie du courage. Elle peut être son commencement. Reconnaître un danger n'oblige pas à remettre son jugement entre les mains de celui qui prétend pouvoir nous en protéger. Il est même possible que la première forme de courage politique consiste précisément à conserver, au cœur de la peur, la capacité de demander : qui définit la menace ? Qui bénéficie de l'urgence ? Que veut-on obtenir de moi ? Et quelles autres réponses sont encore possibles ?
Comprendre les stratégies de la peur ne signifie donc pas apprendre à ne plus avoir peur. Cela signifie peut-être apprendre à ne pas laisser les autres décider seuls de ce que notre peur doit nous faire faire.
II. La fabrique politique de l'obéissance : le « pacte » sécuritaire
Il existe une forme de pouvoir qui n'a pas besoin de menacer directement pour obtenir l'obéissance. Il lui suffit de convaincre ceux qu'il gouverne qu'ils sont menacés.
1.II - La protection comme promesse politique
La nuance est essentielle. Dans le premier cas, le pouvoir impose une conduite en annonçant une sanction. Dans le second, il présente cette conduite comme la conséquence nécessaire d'un danger : il ne s'agirait plus véritablement d'obéir, mais de se protéger. La contrainte change alors de visage. Elle ne semble plus venir du pouvoir ; elle paraît venir de la réalité elle-même.
Cette mécanique n'est pas une invention contemporaine. Au XVIIe siècle, Thomas Hobbes en donne une formulation philosophique particulièrement nette dans le Leviathan, publié en 1651. La peur de la violence et de la mort dans une société dépourvue d'une autorité commune contribue, chez lui, à expliquer pourquoi les individus peuvent accepter de transférer une partie de leur liberté à un pouvoir souverain capable d'assurer la paix. Ce qui nous intéresse ici n'est pas de refaire la théorie hobbesienne du contrat social, mais de constater la logique politique qu'elle met à nu : la peur de l'insécurité peut conduire ceux qui la ressentent à réclamer davantage d'autorité.
Ce mécanisme conserve une étonnante actualité. La sécurité constitue une fonction légitime du pouvoir politique. Une population attend de l'État qu'il la protège contre la violence, les agressions extérieures, les épidémies, les catastrophes ou les menaces qui dépassent les capacités individuelles. La difficulté apparaît lorsque la demande légitime de protection devient le point d'appui d'une extension de l'autorité qui aurait été beaucoup plus difficile à obtenir dans une situation ordinaire.
La stratégie de la peur commence alors moins par l'invention d'un danger que par une opération de cadrage : faire d'une menace particulière la question préalable à toutes les autres. Si le danger est présenté comme suffisamment grave, les objections peuvent apparaître secondaires, les procédures trop lentes et les garanties trop contraignantes. Le débat politique ne disparaît pas ; il change de terrain. Il ne porte plus d'abord sur ce que nous voulons faire, mais sur ce qu'il faudrait accepter pour éviter ce que nous redoutons.
2.II - L'urgence, accélérateur de consentement
Les périodes de crise offrent un terrain privilégié à cette transformation. Lorsqu'une population vient d'être frappée par un événement violent ou lorsqu'une menace paraît imminente, le temps politique se contracte. Après les attentats du 11 septembre 2001, les États-Unis adoptent ainsi, dès octobre de la même année, le USA PATRIOT Act, qui élargit notamment les pouvoirs d'enquête et de surveillance des autorités. La menace terroriste était évidemment réelle ; les attentats avaient fait près de trois mille morts. Il serait donc intellectuellement pauvre de présenter cette séquence comme une simple fabrication de la peur.
Ce qui mérite l'attention est plutôt le rapport entre la réalité du danger et l'élargissement de ce qu'une société accepte au nom de sa sécurité. Une démocratie fonctionne normalement sur la délibération, la contradiction et la limitation du pouvoir. La crise introduit une autre temporalité : il faut agir avant que la menace ne se reproduise. La prudence peut alors être assimilée à de l'inaction, le contrôle à une entrave et le doute à une faiblesse.
La peur n'a donc pas nécessairement pour fonction de supprimer le débat. Elle peut suffire à modifier les conditions dans lesquelles le débat est jugé légitime. Celui qui demande si une mesure est proportionnée peut être accusé de sous-estimer le danger. Celui qui en conteste la durée peut être soupçonné de compromettre la sécurité collective. Celui qui refuse certaines restrictions peut être renvoyé à une forme d'irresponsabilité. La stratégie devient particulièrement efficace lorsque la contestation cesse d'être considérée comme une composante normale de la démocratie et commence à être présentée comme un risque supplémentaire.
3.II - Quand une crise devient une guerre
Le vocabulaire joue ici un rôle considérable. Déclarer une « guerre » contre un phénomène -terrorisme, drogue, criminalité, pandémie -n'est jamais tout à fait neutre. La métaphore militaire tend à organiser la perception autour d'un affrontement : il y aurait un ennemi, un front, une urgence et une nécessité de mobilisation. Dans certaines circonstances, cette représentation peut être utile pour coordonner rapidement des efforts collectifs. Mais elle peut aussi réduire l'espace du doute et de la nuance.
Le problème apparaît lorsque toute opposition à la stratégie choisie est implicitement assimilée à une faiblesse face à l'ennemi. La politique se transforme alors en épreuve de loyauté. Il ne s'agit plus seulement de savoir si une mesure est efficace, mais de déterminer si celui qui la conteste se situe du « bon côté ».
4.II - Donner un visage à l'inquiétude
Une autre stratégie consiste à rendre la menace identifiable. Les sociétés confrontées à des phénomènes complexes éprouvent naturellement le besoin de leur donner une cause, un responsable, parfois même un visage. C'est ainsi que des inquiétudes économiques, sociales ou culturelles peuvent être progressivement associées à une catégorie particulière : l'étranger, le migrant, le criminel, le dissident, le traître, le terroriste ou, plus largement, celui que l'on présente comme ne partageant pas les normes du groupe.
Le mécanisme possède une efficacité psychologique évidente. Une réalité complexe est difficile à combattre parce qu'elle est difficile à désigner. Un responsable identifiable rend le problème plus intelligible et la réponse plus simple. Les difficultés économiques peuvent être attribuées à une population ; une hausse de la criminalité à un groupe ; une crise politique à une prétendue conspiration.
La peur diffuse trouve ainsi un objet précis.
L'histoire fournit de nombreux exemples de cette transformation de l'inquiétude en accusation. Les persécutions de prétendues sorcières en Europe, qui culminent entre le XVIe et le XVIIe siècle, montrent comment des croyances, des conflits locaux, des inquiétudes religieuses et des mécanismes judiciaires ont pu converger autour de figures désignées comme responsables de malheurs qui avaient, en réalité, des causes multiples. Il serait cependant faux d'y voir partout une stratégie centralisée des autorités : les dynamiques étaient variables et certaines autorités ont au contraire cherché à freiner les persécutions. L'intérêt du phénomène réside précisément dans cette complexité : une peur peut être politiquement exploitable sans avoir été intégralement fabriquée par un pouvoir unique.
5.II - 5 Le citoyen qui demande à être protégé
La conséquence la plus profonde de ce mécanisme concerne peut-être la conception même du citoyen. Dans une démocratie, le citoyen n'est pas seulement celui que l'État protège ; il est aussi celui qui participe, directement ou indirectement, à la définition de ce qui doit être protégé et à la manière de le faire. Or la peur tend à inverser cette relation. Face à une menace complexe, l'individu peut être conduit à délaisser la question « quelle société voulons-nous ? » pour poser une question plus immédiate : « qui peut nous protéger ? ».
Cette transformation n'a rien d'irrationnel. Lorsque le danger est réel et que les individus ne disposent pas des moyens de l'affronter seuls, ils cherchent naturellement une autorité capable d'agir. Mais c'est précisément ce qui rend le mécanisme politiquement puissant. La demande de protection peut produire une demande d'autorité, et cette autorité peut à son tour définir plus largement ce que la protection exige.
On voit alors apparaître une forme d'infantilisation qui n'est pas nécessairement voulue par ceux qui gouvernent. Dans un environnement présenté comme trop complexe, trop dangereux ou trop incertain, le citoyen peut être invité à faire confiance à ceux qui « savent », qui disposent des informations, des experts, des moyens techniques et des instruments de contrôle. Le pouvoir n'a plus besoin de dire : « laissez-nous décider à votre place ». Il peut simplement suggérer : « faites-nous confiance, nous savons ce qu'il faut faire pour vous protéger ».
6.II - L'exception qui risque de devenir la règle
La question essentielle devient alors celle de la durée. Une société peut accepter qu'une liberté soit temporairement restreinte pour répondre à une menace exceptionnelle. Mais que se passe-t-il lorsque l'exception se prolonge, lorsque les dispositifs mis en place pour répondre à une crise deviennent disponibles pour la crise suivante, puis pour une autre encore ?
C'est ici que la peur peut produire un effet cumulatif. Une menace justifie une mesure ; la mesure crée une nouvelle capacité d'intervention ; une nouvelle menace permet ensuite de justifier le maintien ou l'extension de cette capacité. Il n'est même pas nécessaire que les menaces soient fabriquées. Il suffit qu'elles se succèdent assez rapidement pour que l'état d'alerte devienne une condition presque permanente de la vie politique.
Terrorisme, criminalité, épidémies, guerre, cyberattaques, ingérences étrangères, crise énergétique, catastrophe climatique ou risques liés aux nouvelles technologies : ces menaces sont de nature différente et certaines sont parfaitement documentées. Les mettre toutes sur le même plan serait absurde. Mais leur succession peut produire un effet commun : installer la sécurité comme horizon permanent de la décision politique.
Le véritable enjeu démocratique n'est donc pas de savoir si toute politique de sécurité serait suspecte. Il est de pouvoir demander, à chaque fois : quelle menace justifie quelle mesure ? Pendant combien de temps ? Avec quels contrôles ? Avec quelles possibilités de contestation ? Et que devient la liberté que l'on demande de restreindre au nom de la protection ?
Lorsque ces questions deviennent elles-mêmes difficiles à poser parce que la peur les fait apparaître comme irresponsables, la stratégie atteint une forme particulièrement efficace. Elle n'a plus besoin d'ordonner l'obéissance. Elle peut faire apparaître l'obéissance comme le prix raisonnable de la sécurité.
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Photo A La Une : Image générée par IA sur indications © NB LECTURES
A suivre : III. L'économie culturelle du frisson et le malaise collectif
NB LECTURES I 14 septembre 2026
Il suffit parfois de quelques mots pour modifier le comportement d'une société : menace, invasion, contamination, effondrement, insécurité, catastrophe, pénurie, terrorisme, crise… Le danger peut être réel, hypothétique, proche ou lointain. Peu importe. Ce qui compte est qu'il soit suffisamment présent dans les esprits pour modifier la manière dont les individus regardent le monde et leurs propres possibilités d'action.
La peur devient alors un intermédiaire entre celui qui formule la menace et celui/celle auquel/à laquelle elle s'adresse. Entre les deux s'installe une opération décisive : transformer une perception du danger en comportement. Car la question essentielle n'est finalement pas « de quoi avons-nous peur ? ». Elle est plutôt « que cherche-t-on à nous faire-faire lorsque nous avons peur ? ». La peur possède en effet cette propriété singulière : elle ne demande pas nécessairement à être convaincue. Elle demande à être ressentie. C'est précisément pour cette raison qu'elle constitue, depuis longtemps, une ressource politique, sociale, économique et culturelle…? ».
I - Aggiornamento
L'histoire humaine n'est évidemment pas celle d'une population éternellement manipulée par des pouvoirs qui auraient découvert, depuis la nuit des temps, les vertus de l'effroi. Une telle lecture serait aussi simpliste qu'inexacte. Les hommes ont peur parce qu'ils sont vulnérables. Ils ont peur de la mort, de la maladie, de la famine, de la guerre, de la violence, de la perte, de l'inconnu. Ces peurs précèdent les institutions qui peuvent éventuellement les exploiter.
La stratégie apparaît ailleurs. Elle apparaît lorsque la peur spontanée rencontre une intention. Un pouvoir politique peut s'appuyer sur une menace extérieure pour renforcer la cohésion intérieure. Une autorité religieuse peut présenter la transgression comme la cause d'un châtiment à venir. Un gouvernement peut invoquer l'urgence pour obtenir l'acceptation de mesures exceptionnelles. Un mouvement politique peut transformer l'inquiétude sociale en hostilité contre un groupe désigné. Un média peut dramatiser un événement afin de retenir l'attention. Une entreprise peut faire de la crainte de perdre, de manquer ou d'être dépassé un argument commercial. Les contextes changent. Les instruments évoluent. Le mécanisme, lui, présente parfois d'étonnantes continuités.
Il faut d'abord produire ou identifier une menace. Puis lui donner une signification. Ensuite lui attribuer une urgence. Enfin proposer - ou imposer - le comportement censé permettre d'y échapper. C'est cette séquence qui mérite d'être observée. Les sociétés anciennes n'avaient évidemment pas le monopole de la peur. Mais elles offrent déjà de nombreux exemples de son utilisation comme moyen de régulation.
Dans l'Europe chrétienne, pendant des siècles, la représentation du salut et de la damnation a contribué à organiser les conduites. L'enfer n'était pas seulement un lieu imaginaire : il constituait, dans la représentation religieuse, une conséquence possible des actes humains. La faute pouvait ainsi être associée à une menace et la menace à une conduite prescrite.
Il serait pourtant réducteur d'en conclure que la religion aurait simplement « inventé la peur » pour soumettre les croyants. Les représentations religieuses remplissaient des fonctions beaucoup plus complexes : donner un sens à la mort, expliquer le mal, établir des normes, consoler, avertir, promettre et sanctionner. La peur n'était qu'un des ressorts de cet ensemble.
Mais un élément nous intéresse particulièrement : la capacité à donner une forme intelligible à une menace invisible. Une menace que l'on ne peut ni mesurer ni localiser devient plus facile à appréhender lorsqu'elle possède un récit, des images, des signes, des responsables et une échéance. La peur diffuse devient alors une peur orientée. Le procédé se retrouvera sous d'autres formes bien après que les sociétés européennes auront cessé de penser leurs principales menaces en termes de damnation.
L'ennemi remplacera parfois le démon. Le traître remplacera l'hérétique. Le criminel remplacera le pécheur. Le terroriste remplacera l'ennemi traditionnel. La pandémie, l'effondrement climatique, la crise financière ou la menace technologique peuvent, à leur tour, devenir les figures d'une inquiétude contemporaine mondialisée.
1.I - Les objets changent. La logique de leur mise en récit peut demeurer.
Il existe toutefois une différence capitale entre la peur et sa manipulation. Un danger réel peut provoquer une peur parfaitement rationnelle. Une guerre menace réellement des vies. Une épidémie peut réellement tuer. Une crise économique peut réellement détruire des emplois. Une catastrophe climatique peut réellement mettre des populations en danger. Avertir d'un danger n'est donc pas, en soi, manipuler.
La frontière se déplace lorsque la représentation du danger cesse principalement d'avoir pour fonction d'informer et commence à avoir pour fonction d'obtenir un comportement déterminé. Encore faut-il être prudent : cette frontière n'est ni toujours visible ni toujours intentionnelle. Il n'est pas nécessaire qu'un conspirateur réunisse quelques spécialistes dans une pièce fermée pour décider de la peur à produire. Des institutions, des médias, des responsables politiques, des entreprises, des groupes militants et désormais des systèmes algorithmiques peuvent participer, chacun pour des raisons différentes, à l'amplification d'une même inquiétude. Une peur peut donc être stratégique sans avoir été entièrement fabriquée.
C'est même l'un des paradoxes essentiels de notre époque : les stratégies les plus efficaces n'ont pas nécessairement besoin d'inventer les dangers. Elles peuvent se contenter de sélectionner certains dangers, de les hiérarchiser, de les dramatiser et de leur donner davantage de visibilité que d'autres.
2.I - La réalité fournit la matière première
Le récit lui donne sa puissance. Et c'est ici que commence notre voyage. Il nous conduira des anciennes représentations de la menace aux formes contemporaines de l'insécurité ; de la peur religieuse à la peur politique ; du besoin légitime de protection au consentement à la restriction des libertés ; des discours de crise aux paniques morales ; des images catastrophiques à l'économie de l'attention ; des médias traditionnels aux algorithmes qui déterminent chaque jour davantage ce qui mérite d'être vu, partagé et redouté.
Mais une autre question nous accompagnera jusqu'au bout : Que se passe-t-il lorsque la peur ne produit plus l'obéissance, mais le refus ? Car la peur n'est pas nécessairement l'ennemie du courage. Elle peut être son commencement. Reconnaître un danger n'oblige pas à remettre son jugement entre les mains de celui qui prétend pouvoir nous en protéger. Il est même possible que la première forme de courage politique consiste précisément à conserver, au cœur de la peur, la capacité de demander : qui définit la menace ? Qui bénéficie de l'urgence ? Que veut-on obtenir de moi ? Et quelles autres réponses sont encore possibles ?
Comprendre les stratégies de la peur ne signifie donc pas apprendre à ne plus avoir peur. Cela signifie peut-être apprendre à ne pas laisser les autres décider seuls de ce que notre peur doit nous faire faire.
II. La fabrique politique de l'obéissance : le « pacte » sécuritaire
Il existe une forme de pouvoir qui n'a pas besoin de menacer directement pour obtenir l'obéissance. Il lui suffit de convaincre ceux qu'il gouverne qu'ils sont menacés.
1.II - La protection comme promesse politique
La nuance est essentielle. Dans le premier cas, le pouvoir impose une conduite en annonçant une sanction. Dans le second, il présente cette conduite comme la conséquence nécessaire d'un danger : il ne s'agirait plus véritablement d'obéir, mais de se protéger. La contrainte change alors de visage. Elle ne semble plus venir du pouvoir ; elle paraît venir de la réalité elle-même.
Cette mécanique n'est pas une invention contemporaine. Au XVIIe siècle, Thomas Hobbes en donne une formulation philosophique particulièrement nette dans le Leviathan, publié en 1651. La peur de la violence et de la mort dans une société dépourvue d'une autorité commune contribue, chez lui, à expliquer pourquoi les individus peuvent accepter de transférer une partie de leur liberté à un pouvoir souverain capable d'assurer la paix. Ce qui nous intéresse ici n'est pas de refaire la théorie hobbesienne du contrat social, mais de constater la logique politique qu'elle met à nu : la peur de l'insécurité peut conduire ceux qui la ressentent à réclamer davantage d'autorité.
Ce mécanisme conserve une étonnante actualité. La sécurité constitue une fonction légitime du pouvoir politique. Une population attend de l'État qu'il la protège contre la violence, les agressions extérieures, les épidémies, les catastrophes ou les menaces qui dépassent les capacités individuelles. La difficulté apparaît lorsque la demande légitime de protection devient le point d'appui d'une extension de l'autorité qui aurait été beaucoup plus difficile à obtenir dans une situation ordinaire.
La stratégie de la peur commence alors moins par l'invention d'un danger que par une opération de cadrage : faire d'une menace particulière la question préalable à toutes les autres. Si le danger est présenté comme suffisamment grave, les objections peuvent apparaître secondaires, les procédures trop lentes et les garanties trop contraignantes. Le débat politique ne disparaît pas ; il change de terrain. Il ne porte plus d'abord sur ce que nous voulons faire, mais sur ce qu'il faudrait accepter pour éviter ce que nous redoutons.
2.II - L'urgence, accélérateur de consentement
Les périodes de crise offrent un terrain privilégié à cette transformation. Lorsqu'une population vient d'être frappée par un événement violent ou lorsqu'une menace paraît imminente, le temps politique se contracte. Après les attentats du 11 septembre 2001, les États-Unis adoptent ainsi, dès octobre de la même année, le USA PATRIOT Act, qui élargit notamment les pouvoirs d'enquête et de surveillance des autorités. La menace terroriste était évidemment réelle ; les attentats avaient fait près de trois mille morts. Il serait donc intellectuellement pauvre de présenter cette séquence comme une simple fabrication de la peur.
Ce qui mérite l'attention est plutôt le rapport entre la réalité du danger et l'élargissement de ce qu'une société accepte au nom de sa sécurité. Une démocratie fonctionne normalement sur la délibération, la contradiction et la limitation du pouvoir. La crise introduit une autre temporalité : il faut agir avant que la menace ne se reproduise. La prudence peut alors être assimilée à de l'inaction, le contrôle à une entrave et le doute à une faiblesse.
La peur n'a donc pas nécessairement pour fonction de supprimer le débat. Elle peut suffire à modifier les conditions dans lesquelles le débat est jugé légitime. Celui qui demande si une mesure est proportionnée peut être accusé de sous-estimer le danger. Celui qui en conteste la durée peut être soupçonné de compromettre la sécurité collective. Celui qui refuse certaines restrictions peut être renvoyé à une forme d'irresponsabilité. La stratégie devient particulièrement efficace lorsque la contestation cesse d'être considérée comme une composante normale de la démocratie et commence à être présentée comme un risque supplémentaire.
3.II - Quand une crise devient une guerre
Le vocabulaire joue ici un rôle considérable. Déclarer une « guerre » contre un phénomène -terrorisme, drogue, criminalité, pandémie -n'est jamais tout à fait neutre. La métaphore militaire tend à organiser la perception autour d'un affrontement : il y aurait un ennemi, un front, une urgence et une nécessité de mobilisation. Dans certaines circonstances, cette représentation peut être utile pour coordonner rapidement des efforts collectifs. Mais elle peut aussi réduire l'espace du doute et de la nuance.
Le problème apparaît lorsque toute opposition à la stratégie choisie est implicitement assimilée à une faiblesse face à l'ennemi. La politique se transforme alors en épreuve de loyauté. Il ne s'agit plus seulement de savoir si une mesure est efficace, mais de déterminer si celui qui la conteste se situe du « bon côté ».
- La peur produit ainsi une opération particulièrement redoutable : elle peut transformer le désaccord politique en soupçon moral.
4.II - Donner un visage à l'inquiétude
Une autre stratégie consiste à rendre la menace identifiable. Les sociétés confrontées à des phénomènes complexes éprouvent naturellement le besoin de leur donner une cause, un responsable, parfois même un visage. C'est ainsi que des inquiétudes économiques, sociales ou culturelles peuvent être progressivement associées à une catégorie particulière : l'étranger, le migrant, le criminel, le dissident, le traître, le terroriste ou, plus largement, celui que l'on présente comme ne partageant pas les normes du groupe.
Le mécanisme possède une efficacité psychologique évidente. Une réalité complexe est difficile à combattre parce qu'elle est difficile à désigner. Un responsable identifiable rend le problème plus intelligible et la réponse plus simple. Les difficultés économiques peuvent être attribuées à une population ; une hausse de la criminalité à un groupe ; une crise politique à une prétendue conspiration.
La peur diffuse trouve ainsi un objet précis.
L'histoire fournit de nombreux exemples de cette transformation de l'inquiétude en accusation. Les persécutions de prétendues sorcières en Europe, qui culminent entre le XVIe et le XVIIe siècle, montrent comment des croyances, des conflits locaux, des inquiétudes religieuses et des mécanismes judiciaires ont pu converger autour de figures désignées comme responsables de malheurs qui avaient, en réalité, des causes multiples. Il serait cependant faux d'y voir partout une stratégie centralisée des autorités : les dynamiques étaient variables et certaines autorités ont au contraire cherché à freiner les persécutions. L'intérêt du phénomène réside précisément dans cette complexité : une peur peut être politiquement exploitable sans avoir été intégralement fabriquée par un pouvoir unique.
5.II - 5 Le citoyen qui demande à être protégé
La conséquence la plus profonde de ce mécanisme concerne peut-être la conception même du citoyen. Dans une démocratie, le citoyen n'est pas seulement celui que l'État protège ; il est aussi celui qui participe, directement ou indirectement, à la définition de ce qui doit être protégé et à la manière de le faire. Or la peur tend à inverser cette relation. Face à une menace complexe, l'individu peut être conduit à délaisser la question « quelle société voulons-nous ? » pour poser une question plus immédiate : « qui peut nous protéger ? ».
Cette transformation n'a rien d'irrationnel. Lorsque le danger est réel et que les individus ne disposent pas des moyens de l'affronter seuls, ils cherchent naturellement une autorité capable d'agir. Mais c'est précisément ce qui rend le mécanisme politiquement puissant. La demande de protection peut produire une demande d'autorité, et cette autorité peut à son tour définir plus largement ce que la protection exige.
On voit alors apparaître une forme d'infantilisation qui n'est pas nécessairement voulue par ceux qui gouvernent. Dans un environnement présenté comme trop complexe, trop dangereux ou trop incertain, le citoyen peut être invité à faire confiance à ceux qui « savent », qui disposent des informations, des experts, des moyens techniques et des instruments de contrôle. Le pouvoir n'a plus besoin de dire : « laissez-nous décider à votre place ». Il peut simplement suggérer : « faites-nous confiance, nous savons ce qu'il faut faire pour vous protéger ».
6.II - L'exception qui risque de devenir la règle
La question essentielle devient alors celle de la durée. Une société peut accepter qu'une liberté soit temporairement restreinte pour répondre à une menace exceptionnelle. Mais que se passe-t-il lorsque l'exception se prolonge, lorsque les dispositifs mis en place pour répondre à une crise deviennent disponibles pour la crise suivante, puis pour une autre encore ?
C'est ici que la peur peut produire un effet cumulatif. Une menace justifie une mesure ; la mesure crée une nouvelle capacité d'intervention ; une nouvelle menace permet ensuite de justifier le maintien ou l'extension de cette capacité. Il n'est même pas nécessaire que les menaces soient fabriquées. Il suffit qu'elles se succèdent assez rapidement pour que l'état d'alerte devienne une condition presque permanente de la vie politique.
Terrorisme, criminalité, épidémies, guerre, cyberattaques, ingérences étrangères, crise énergétique, catastrophe climatique ou risques liés aux nouvelles technologies : ces menaces sont de nature différente et certaines sont parfaitement documentées. Les mettre toutes sur le même plan serait absurde. Mais leur succession peut produire un effet commun : installer la sécurité comme horizon permanent de la décision politique.
Le véritable enjeu démocratique n'est donc pas de savoir si toute politique de sécurité serait suspecte. Il est de pouvoir demander, à chaque fois : quelle menace justifie quelle mesure ? Pendant combien de temps ? Avec quels contrôles ? Avec quelles possibilités de contestation ? Et que devient la liberté que l'on demande de restreindre au nom de la protection ?
Lorsque ces questions deviennent elles-mêmes difficiles à poser parce que la peur les fait apparaître comme irresponsables, la stratégie atteint une forme particulièrement efficace. Elle n'a plus besoin d'ordonner l'obéissance. Elle peut faire apparaître l'obéissance comme le prix raisonnable de la sécurité.
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A suivre : III. L'économie culturelle du frisson et le malaise collectif