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ANALYSE
Quelles alternatives au capitalisme ? I - Une crise du système et son dépassement possible…
Pendant plusieurs décennies, la question des alternatives au capitalisme a semblé appartenir à une époque révolue. L'effondrement des régimes communistes européens, la transformation de la Chine, l'expansion mondiale de l'économie de marché et l'ouverture progressive de nombreux pays au commerce international avaient contribué à installer. Nous publions ici le 1ère partie de cette étude.
NB LECTURES I 19 septembre 2026
Introduction - Le retour d'une question que l'on croyait dépassée
Cette situation a pourtant commencé à changer au début du XXIe siècle. La crise financière mondiale de 2008, l'accroissement des inégalités, les transformations du travail, la crise climatique puis la pandémie de Covid-19 ont successivement remis en question plusieurs des certitudes qui accompagnaient la mondialisation économique. Depuis une quinzaine d'années, une littérature de plus en plus abondante s'interroge ainsi sur les limites du capitalisme et sur les formes économiques qui pourraient lui succéder, le compléter ou transformer profondément certaines ou l’essentiel de ses structures.
C'est dans ce contexte que s'inscrit l'article "Quelles alternatives au capitalisme ?"[1]qui nous sert de préambule à cette étude. L'auteur y rappelle le regain spectaculaire de la réflexion sur les sociétés "post-capitalistes" autour de notions telles que les communs, la décroissance, la démocratie économique ou la propriété collective. Il souligne également une difficulté essentielle : les expériences locales se multiplient, mais leur généralisation demeure problématique.
Les passages de l'article auxquels nous faisons référence ici sont suffisamment substantiels pour permettre de poser les grandes questions qu’affronte le capitalisme aujourd’hui et, partant, d’aborder ses principales orientations et les problématiques qu'il met en discussion. Cette lecture ne prétend cependant pas restituer l'intégralité de l'économie argumentaire globale de l'article de Lepeltier et ce n’est pas le propos central de ce texte. Les analyses qui suivent portent donc sur le matériau effectivement consulté et ne sauraient attribuer à l'auteur des positions qui ne figureraient pas explicitement dans les passages disponibles.
Notre démarche est volontairement différente d'une recherche de système de remplacement au capitalisme. Ce modèle d’organisation économique, social et politique constitue ici un objet d'observation comparée. Nous cherchons à comprendre ce qu'il devient lorsqu'il rencontre des contradictions nouvelles, comment il tente de les absorber et pourquoi ces mêmes transformations font renaître des projets qui envisagent de modifier, de dépasser ou de contourner certaines ou la totalité de ses structures.
Cette précaution est d'autant plus nécessaire que la question possède une profondeur matérielle particulière. Dès le XIXe siècle, Marx et Engels avaient formulé l'idée que le capitalisme pouvait faire naître, à travers son propre développement, les forces et les contradictions susceptibles de remettre en cause le cadre dans lequel il fonctionnait. Dans Socialisme utopique et socialisme scientifique, Engels décrit ainsi une production devenue de plus en plus sociale, alors que les formes d'appropriation demeurent capitalistes. Il voit dans cette contradiction l'une des tensions fondamentales du système et, dans les crises qui le traversent, une manifestation de ses propres forces productives entrant en conflit avec les rapports qui les encadrent.
Il ne s'agit évidemment pas de considérer que le XXIe siècle confirmerait mécaniquement le scénario marxiste du XIXe siècle. Les contradictions contemporaines ne sont plus celles qu'observaient Marx et Engels. Mais leur intuition conserve une portée analytique : un système peut produire lui-même certaines des conditions de sa transformation. C'est cette hypothèse, débarrassée de toute certitude prophétique, qui peut servir de fil directeur à l'examen du capitalisme contemporain et des alternatives qui émergent en son sein.
La première alternative : transformer le capitalisme de l'intérieur
La première famille de propositions évoquée par certains auteurs/penseurs[2] s'inscrit dans la tradition de la social-démocratie et de l'État-providence. Elle ne cherche pas à abolir l'économie de marché ni la propriété privée, mais à les inscrire dans un cadre politique et social capable d'en limiter les effets les plus déséquilibrants.
Cette conception est historiquement associée à Keynes, Beveridge, Pierre Laroque et aux différentes traditions sociales-démocrates européennes. L'idée fondamentale est relativement simple : le marché possède des capacités importantes de production, d'innovation et d'allocation des ressources, mais il ne garantit pas spontanément la cohésion sociale. Le chômage, les inégalités, les crises financières, la précarité et les concentrations excessives de pouvoir économique appellent donc des interventions publiques, des mécanismes de redistribution et des institutions collectives.
Les expériences de l'après-guerre ont donné à cette approche une portée concrète. Dans plusieurs pays occidentaux, l'économie de marché a coexisté avec une protection sociale étendue, une négociation collective institutionnalisée, des services publics importants et une fiscalité redistributive. Cette combinaison a accompagné, dans de nombreux pays, une forte progression du niveau de vie et une réduction des inégalités par rapport aux périodes précédentes.
Or, la réussite même de cette architecture a contribué à déplacer le problème. Une fois les mécanismes élémentaires de protection sociale installés, la question n'est plus devenue seulement celle de la redistribution des revenus. Elle s'est progressivement déplacée vers celle de la concentration du patrimoine, de la propriété du capital et du pouvoir de décision dans les entreprises.
C'est un déplacement majeur. Redistribuer une partie des revenus produits par le capital ne revient pas à modifier la structure de propriété qui permet au capital de produire ces revenus. On peut donc réduire les inégalités après leur formation sans modifier profondément les rapports économiques qui les engendrent.
Cette distinction est au cœur d'une partie importante de la littérature contemporaine sur ce sujet. La question n'est plus uniquement de savoir combien l'État prélève et redistribue, mais aussi de déterminer qui possède le capital, qui participe aux décisions économiques et comment les richesses accumulées sont transmises.
De la redistribution à la propriété du capital
Thomas Piketty a contribué à déplacer fortement le débat avec Capital et idéologie, publié en anglais en 2020. Son approche ne se limite pas à mesurer les inégalités. Elle interroge les institutions, les justifications idéologiques et les régimes de propriété qui permettent leur reproduction. Dans sa réflexion sur le "socialisme participatif", Piketty envisage notamment des mécanismes permettant d'étendre la participation des salariés à la gouvernance des entreprises, ainsi qu'une redistribution plus profonde de la propriété et du patrimoine.
L'intérêt de cette approche tient précisément au fait qu'elle ne se contente pas de demander au capitalisme de redistribuer davantage les fruits de son fonctionnement. Elle cherche à modifier les rapports de pouvoir qui déterminent l'accès au capital. L'alternative ne se situe donc plus simplement après la production et dans la redistribution des revenus, elle est aussi avant et pendant la production, dans les conditions de propriété et de décision.
Cette évolution rejoint une interrogation plus large qui traverse une partie de la littérature contemporaine : une démocratie politique peut-elle demeurer durablement compatible avec une concentration très forte du pouvoir économique ? La question n'appelle pas nécessairement une réponse abolitionniste. Elle peut conduire à envisager une pluralisation des formes de propriété : propriété privée, propriété publique, propriété collective, coopératives, participation des salariés, fonds sociaux ou dispositifs de propriété partagée etc.
Le problème se déplace alors de la simple opposition entre marché et État vers une question plus complexe : comment organiser la pluralité des formes de propriété et de décision dans une économie moderne ?
C'est ici que les travaux d'Erik Olin Wright prennent une place particulière. Dans How to Be an Anticapitalist in the Twenty-First Century, publié en édition anglaise en 2021, Wright examine différentes stratégies de transformation et différentes formes d'organisation économique susceptibles de réduire la domination du capital. Son approche est particulièrement intéressante pour notre propos, parce qu'elle ne repose pas uniquement sur l'idée d'une rupture instantanée. Elle accorde également une place importante aux institutions alternatives pouvant se développer à l'intérieur même des sociétés capitalistes.
Les coopératives, les entreprises contrôlées par leurs salariés, les institutions de propriété collective, les services publics ou les formes nouvelles de démocratie économique peuvent ainsi être considérés comme des espaces où se testent concrètement d'autres rapports entre propriété, travail et décision.
Il ne faudrait cependant pas en déduire que ces expériences constituent déjà un système alternatif cohérent. C'est précisément l'un des problèmes auxquels la littérature se heurte : une institution peut fonctionner à petite échelle sans que son fonctionnement puisse être automatiquement transposé à l'ensemble d'une économie.
La démocratie économique comme terrain d'expérimentation
Cette question de l'échelle est déterminante. Une coopérative peut organiser démocratiquement ses décisions internes. Une entreprise détenue par ses salariés peut redistribuer différemment ses bénéfices. Une collectivité peut développer un service public ou gérer une ressource comme un bien commun. Mais une économie nationale doit simultanément assurer l'investissement, la production, la circulation des biens, l'innovation, l'emploi, le financement des infrastructures et les échanges avec le reste du monde.
Les alternatives sont donc confrontées à une difficulté particulière : elles doivent démontrer non seulement qu'elles peuvent fonctionner, mais qu'elles peuvent articuler entre elles les différentes fonctions d'une économie complexe.
Cette difficulté explique pourquoi le débat contemporain s'est progressivement éloigné d'une opposition binaire entre capitalisme et socialisme. Les expériences observées sont beaucoup plus diverses. Elles associent parfois marché et propriété collective, entreprises privées et participation des salariés, intervention publique et concurrence, services publics et mécanismes marchands.
Cette hybridation ne constitue pas nécessairement une solution définitive. Elle est plutôt un fait à observer. Elle montre que les catégories historiques ne décrivent plus toujours correctement les configurations économiques contemporaines.
La question devient alors moins : "Quel système doit remplacer le capitalisme ?" que : "Quelles fonctions du capitalisme peuvent être conservées, lesquelles doivent être profondément transformées et lesquelles pourraient être organisées autrement ?"
Ce déplacement est important parce qu'il permet de prendre au sérieux les alternatives sans les transformer en modèle achevé. Il permet également de prendre au sérieux le capitalisme sans considérer que son existence actuelle démontre sa nécessité historique permanente.
La crise écologique déplace encore le débat
La question écologique introduit une rupture plus profonde encore. Une grande partie de la critique traditionnelle du capitalisme s'est concentrée sur la propriété, les classes, les revenus ou les rapports de travail. La crise climatique ajoute une contrainte qui concerne directement les conditions matérielles de la production. Le problème n'est plus seulement de savoir comment répartir plus équitablement une richesse croissante. Il faut également déterminer si une économie peut poursuivre indéfiniment l'augmentation de ses flux matériels et énergétiques dans un monde soumis à des limites physiques.
C'est sur ce terrain que les courants de la décroissance et du post-growth ont connu une expansion importante. The Case for Degrowth, publié en 2020 par Giorgos Kallis, Susan Paulson, Giacomo D'Alisa et Federico Demaria, propose une critique de l'identification entre prospérité et croissance économique permanente. L'objectif n'est pas simplement de produire moins, mais de repenser les indicateurs, les besoins, la distribution et les formes d'organisation économique à partir de contraintes écologiques.
La littérature scientifique consacrée à la décroissance s'est depuis considérablement développée. Une revue systématique publiée en 2024 dans Ecological Economics a recensé 951 travaux scientifiques anglophones consacrés à la décroissance ou au post-growth entre 2008 et 2022. Elle souligne cependant l'hétérogénéité du champ et notamment le manque de propositions suffisamment concrètes concernant les politiques distributives et monétaires. Une autre revue systématique, publiée la même année à partir de 561 études, s'est précisément interrogée sur l'adéquation entre les affirmations, les données, les méthodes et l'analyse des politiques publiques dans cette littérature.
Ces travaux sont importants pour notre question, parce qu'ils montrent à la fois la maturation du débat et ses difficultés. La décroissance n'est plus une simple intuition marginale. Elle constitue désormais un domaine de recherche structuré. Mais cette structuration ne signifie pas que ses problèmes théoriques et pratiques soient résolus.
Une difficulté demeure particulièrement sensible : comment organiser une société dans laquelle certains flux matériels et certaines productions diminueraient sans que cette diminution se traduise par une dégradation sociale, une montée du chômage ou une aggravation des inégalités ?
La question écologique oblige donc les alternatives à répondre à un problème auquel les conceptions traditionnelles du socialisme ne pouvaient pas être confrontées dans les mêmes termes. Il ne suffit plus de socialiser les moyens de production. Il faut également déterminer ce qu'une société souhaite produire, en quelles quantités, avec quelles ressources et pour satisfaire quels besoins.
Croissance verte, transformation écologique et adaptation du capitalisme
Face à la décroissance, une autre orientation cherche à transformer le capitalisme plutôt qu'à remettre en cause le principe de croissance. L'hypothèse de la "croissance verte" consiste à considérer que les progrès technologiques, les investissements et les politiques publiques peuvent permettre de dissocier progressivement la création de valeur de l'utilisation des ressources et des émissions polluantes.
La confrontation entre ces deux approches constitue l'un des grands débats contemporains sur les alternatives. Des travaux comparatifs récents montrent qu'il existe effectivement deux grands récits concurrents de la transformation socio-écologique : celui d'une croissance rendue compatible avec les limites environnementales et celui d'une réduction volontaire de certains flux économiques et matériels. Ce débat ne permet pas davantage de conclure simplement. Il révèle surtout une transformation de la question économique. Pendant longtemps, la croissance était principalement considérée comme un objectif quantitatif. Elle est désormais interrogée à partir de ses conséquences sociales, écologiques et matérielles.
Mariana Mazzucato apporte à cette discussion une autre perspective. Dans Mission Economy, publié en 2021, elle défend une conception beaucoup plus active de l'État, capable de définir des objectifs collectifs de long terme et d'orienter l'investissement et l'innovation vers des missions sociales et écologiques. L'enjeu n'est pas de supprimer le marché, mais de modifier les finalités auxquelles les capacités d'innovation et d'investissement sont mobilisées.
Cette approche est intéressante parce qu'elle montre une autre manière de penser la transformation du capitalisme : non par son remplacement immédiat, mais par la modification de ses priorités, de ses incitations et de la relation entre puissance publique et acteurs privés.
Elle pose toutefois une question qui rejoint les précédentes : jusqu'où peut-on transformer les finalités du capital sans modifier les rapports de propriété et les mécanismes fondamentaux de l'accumulation ?Le travail : une autre contradiction qui revient au centre Le travail constitue un autre terrain sur lequel les transformations contemporaines rendent la question du capitalisme particulièrement visible.
L'automatisation, la numérisation, la mondialisation et désormais l'intelligence artificielle transforment profondément la relation entre productivité, emploi et rémunération. Ces transformations ne signifient pas mécaniquement la disparition du travail. Elles déplacent plutôt la question de sa valeur, de son organisation et de la manière dont les gains de productivité sont distribués.
Les données internationales récentes montrent que cette interrogation n'est pas purement théorique. Selon l'Organisation internationale du Travail, la part mondiale du revenu allant au travail est passée de 53,0 % en 2014 à 52,4 % en 2024. L'OIT estimait qu'au niveau mondial, si cette part était restée au niveau de 2014, les revenus du travail auraient été supérieurs d'environ 1 000 milliards de dollars en 2024, à parité de pouvoir d'achat. Cet indicateur ne permet évidemment pas, à lui seul, d'expliquer les causes des évolutions observées ni de résumer toutes les dimensions des inégalités, mais il donne une mesure concrète de la question posée par la répartition des gains économiques entre travail et capital.
Le problème devient encore plus complexe avec l'intelligence artificielle. Si certaines technologies augmentent fortement la productivité sans que les gains correspondants soient répartis entre les travailleurs et l'ensemble de la société, la question de la propriété et du contrôle des infrastructures technologiques devient centrale.
Nous retrouvons alors, sous une forme nouvelle, une interrogation déjà présente dans les débats sur la propriété du capital : qui bénéficie des forces productives nouvelles et qui en contrôle les conditions d'utilisation ?
Il serait cependant prématuré d'en tirer une conclusion sur la disparition du salariat ou du capitalisme. Les transformations technologiques peuvent aussi renforcer les entreprises existantes, créer de nouveaux marchés et accroître la concentration du capital. Le même phénomène peut donc être interprété comme une capacité d'adaptation du capitalisme ou comme l'une des transformations susceptibles de rendre ses structures plus contestables.
Cette ambivalence est précisément ce qui mérite d'être observé.
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Notes :
Photo A la Une : Le capitalisme à la croisée des chemins © NB LECTURES
A suivre : Partie II - Le paradoxe d'un système adaptable
NB LECTURES I 19 septembre 2026
Introduction - Le retour d'une question que l'on croyait dépassée
Cette situation a pourtant commencé à changer au début du XXIe siècle. La crise financière mondiale de 2008, l'accroissement des inégalités, les transformations du travail, la crise climatique puis la pandémie de Covid-19 ont successivement remis en question plusieurs des certitudes qui accompagnaient la mondialisation économique. Depuis une quinzaine d'années, une littérature de plus en plus abondante s'interroge ainsi sur les limites du capitalisme et sur les formes économiques qui pourraient lui succéder, le compléter ou transformer profondément certaines ou l’essentiel de ses structures.
C'est dans ce contexte que s'inscrit l'article "Quelles alternatives au capitalisme ?"[1]qui nous sert de préambule à cette étude. L'auteur y rappelle le regain spectaculaire de la réflexion sur les sociétés "post-capitalistes" autour de notions telles que les communs, la décroissance, la démocratie économique ou la propriété collective. Il souligne également une difficulté essentielle : les expériences locales se multiplient, mais leur généralisation demeure problématique.
Les passages de l'article auxquels nous faisons référence ici sont suffisamment substantiels pour permettre de poser les grandes questions qu’affronte le capitalisme aujourd’hui et, partant, d’aborder ses principales orientations et les problématiques qu'il met en discussion. Cette lecture ne prétend cependant pas restituer l'intégralité de l'économie argumentaire globale de l'article de Lepeltier et ce n’est pas le propos central de ce texte. Les analyses qui suivent portent donc sur le matériau effectivement consulté et ne sauraient attribuer à l'auteur des positions qui ne figureraient pas explicitement dans les passages disponibles.
Notre démarche est volontairement différente d'une recherche de système de remplacement au capitalisme. Ce modèle d’organisation économique, social et politique constitue ici un objet d'observation comparée. Nous cherchons à comprendre ce qu'il devient lorsqu'il rencontre des contradictions nouvelles, comment il tente de les absorber et pourquoi ces mêmes transformations font renaître des projets qui envisagent de modifier, de dépasser ou de contourner certaines ou la totalité de ses structures.
Cette précaution est d'autant plus nécessaire que la question possède une profondeur matérielle particulière. Dès le XIXe siècle, Marx et Engels avaient formulé l'idée que le capitalisme pouvait faire naître, à travers son propre développement, les forces et les contradictions susceptibles de remettre en cause le cadre dans lequel il fonctionnait. Dans Socialisme utopique et socialisme scientifique, Engels décrit ainsi une production devenue de plus en plus sociale, alors que les formes d'appropriation demeurent capitalistes. Il voit dans cette contradiction l'une des tensions fondamentales du système et, dans les crises qui le traversent, une manifestation de ses propres forces productives entrant en conflit avec les rapports qui les encadrent.
Il ne s'agit évidemment pas de considérer que le XXIe siècle confirmerait mécaniquement le scénario marxiste du XIXe siècle. Les contradictions contemporaines ne sont plus celles qu'observaient Marx et Engels. Mais leur intuition conserve une portée analytique : un système peut produire lui-même certaines des conditions de sa transformation. C'est cette hypothèse, débarrassée de toute certitude prophétique, qui peut servir de fil directeur à l'examen du capitalisme contemporain et des alternatives qui émergent en son sein.
La première alternative : transformer le capitalisme de l'intérieur
La première famille de propositions évoquée par certains auteurs/penseurs[2] s'inscrit dans la tradition de la social-démocratie et de l'État-providence. Elle ne cherche pas à abolir l'économie de marché ni la propriété privée, mais à les inscrire dans un cadre politique et social capable d'en limiter les effets les plus déséquilibrants.
Cette conception est historiquement associée à Keynes, Beveridge, Pierre Laroque et aux différentes traditions sociales-démocrates européennes. L'idée fondamentale est relativement simple : le marché possède des capacités importantes de production, d'innovation et d'allocation des ressources, mais il ne garantit pas spontanément la cohésion sociale. Le chômage, les inégalités, les crises financières, la précarité et les concentrations excessives de pouvoir économique appellent donc des interventions publiques, des mécanismes de redistribution et des institutions collectives.
Les expériences de l'après-guerre ont donné à cette approche une portée concrète. Dans plusieurs pays occidentaux, l'économie de marché a coexisté avec une protection sociale étendue, une négociation collective institutionnalisée, des services publics importants et une fiscalité redistributive. Cette combinaison a accompagné, dans de nombreux pays, une forte progression du niveau de vie et une réduction des inégalités par rapport aux périodes précédentes.
Or, la réussite même de cette architecture a contribué à déplacer le problème. Une fois les mécanismes élémentaires de protection sociale installés, la question n'est plus devenue seulement celle de la redistribution des revenus. Elle s'est progressivement déplacée vers celle de la concentration du patrimoine, de la propriété du capital et du pouvoir de décision dans les entreprises.
C'est un déplacement majeur. Redistribuer une partie des revenus produits par le capital ne revient pas à modifier la structure de propriété qui permet au capital de produire ces revenus. On peut donc réduire les inégalités après leur formation sans modifier profondément les rapports économiques qui les engendrent.
Cette distinction est au cœur d'une partie importante de la littérature contemporaine sur ce sujet. La question n'est plus uniquement de savoir combien l'État prélève et redistribue, mais aussi de déterminer qui possède le capital, qui participe aux décisions économiques et comment les richesses accumulées sont transmises.
De la redistribution à la propriété du capital
Thomas Piketty a contribué à déplacer fortement le débat avec Capital et idéologie, publié en anglais en 2020. Son approche ne se limite pas à mesurer les inégalités. Elle interroge les institutions, les justifications idéologiques et les régimes de propriété qui permettent leur reproduction. Dans sa réflexion sur le "socialisme participatif", Piketty envisage notamment des mécanismes permettant d'étendre la participation des salariés à la gouvernance des entreprises, ainsi qu'une redistribution plus profonde de la propriété et du patrimoine.
L'intérêt de cette approche tient précisément au fait qu'elle ne se contente pas de demander au capitalisme de redistribuer davantage les fruits de son fonctionnement. Elle cherche à modifier les rapports de pouvoir qui déterminent l'accès au capital. L'alternative ne se situe donc plus simplement après la production et dans la redistribution des revenus, elle est aussi avant et pendant la production, dans les conditions de propriété et de décision.
Cette évolution rejoint une interrogation plus large qui traverse une partie de la littérature contemporaine : une démocratie politique peut-elle demeurer durablement compatible avec une concentration très forte du pouvoir économique ? La question n'appelle pas nécessairement une réponse abolitionniste. Elle peut conduire à envisager une pluralisation des formes de propriété : propriété privée, propriété publique, propriété collective, coopératives, participation des salariés, fonds sociaux ou dispositifs de propriété partagée etc.
Le problème se déplace alors de la simple opposition entre marché et État vers une question plus complexe : comment organiser la pluralité des formes de propriété et de décision dans une économie moderne ?
C'est ici que les travaux d'Erik Olin Wright prennent une place particulière. Dans How to Be an Anticapitalist in the Twenty-First Century, publié en édition anglaise en 2021, Wright examine différentes stratégies de transformation et différentes formes d'organisation économique susceptibles de réduire la domination du capital. Son approche est particulièrement intéressante pour notre propos, parce qu'elle ne repose pas uniquement sur l'idée d'une rupture instantanée. Elle accorde également une place importante aux institutions alternatives pouvant se développer à l'intérieur même des sociétés capitalistes.
Les coopératives, les entreprises contrôlées par leurs salariés, les institutions de propriété collective, les services publics ou les formes nouvelles de démocratie économique peuvent ainsi être considérés comme des espaces où se testent concrètement d'autres rapports entre propriété, travail et décision.
Il ne faudrait cependant pas en déduire que ces expériences constituent déjà un système alternatif cohérent. C'est précisément l'un des problèmes auxquels la littérature se heurte : une institution peut fonctionner à petite échelle sans que son fonctionnement puisse être automatiquement transposé à l'ensemble d'une économie.
La démocratie économique comme terrain d'expérimentation
Cette question de l'échelle est déterminante. Une coopérative peut organiser démocratiquement ses décisions internes. Une entreprise détenue par ses salariés peut redistribuer différemment ses bénéfices. Une collectivité peut développer un service public ou gérer une ressource comme un bien commun. Mais une économie nationale doit simultanément assurer l'investissement, la production, la circulation des biens, l'innovation, l'emploi, le financement des infrastructures et les échanges avec le reste du monde.
Les alternatives sont donc confrontées à une difficulté particulière : elles doivent démontrer non seulement qu'elles peuvent fonctionner, mais qu'elles peuvent articuler entre elles les différentes fonctions d'une économie complexe.
Cette difficulté explique pourquoi le débat contemporain s'est progressivement éloigné d'une opposition binaire entre capitalisme et socialisme. Les expériences observées sont beaucoup plus diverses. Elles associent parfois marché et propriété collective, entreprises privées et participation des salariés, intervention publique et concurrence, services publics et mécanismes marchands.
Cette hybridation ne constitue pas nécessairement une solution définitive. Elle est plutôt un fait à observer. Elle montre que les catégories historiques ne décrivent plus toujours correctement les configurations économiques contemporaines.
La question devient alors moins : "Quel système doit remplacer le capitalisme ?" que : "Quelles fonctions du capitalisme peuvent être conservées, lesquelles doivent être profondément transformées et lesquelles pourraient être organisées autrement ?"
Ce déplacement est important parce qu'il permet de prendre au sérieux les alternatives sans les transformer en modèle achevé. Il permet également de prendre au sérieux le capitalisme sans considérer que son existence actuelle démontre sa nécessité historique permanente.
La crise écologique déplace encore le débat
La question écologique introduit une rupture plus profonde encore. Une grande partie de la critique traditionnelle du capitalisme s'est concentrée sur la propriété, les classes, les revenus ou les rapports de travail. La crise climatique ajoute une contrainte qui concerne directement les conditions matérielles de la production. Le problème n'est plus seulement de savoir comment répartir plus équitablement une richesse croissante. Il faut également déterminer si une économie peut poursuivre indéfiniment l'augmentation de ses flux matériels et énergétiques dans un monde soumis à des limites physiques.
C'est sur ce terrain que les courants de la décroissance et du post-growth ont connu une expansion importante. The Case for Degrowth, publié en 2020 par Giorgos Kallis, Susan Paulson, Giacomo D'Alisa et Federico Demaria, propose une critique de l'identification entre prospérité et croissance économique permanente. L'objectif n'est pas simplement de produire moins, mais de repenser les indicateurs, les besoins, la distribution et les formes d'organisation économique à partir de contraintes écologiques.
La littérature scientifique consacrée à la décroissance s'est depuis considérablement développée. Une revue systématique publiée en 2024 dans Ecological Economics a recensé 951 travaux scientifiques anglophones consacrés à la décroissance ou au post-growth entre 2008 et 2022. Elle souligne cependant l'hétérogénéité du champ et notamment le manque de propositions suffisamment concrètes concernant les politiques distributives et monétaires. Une autre revue systématique, publiée la même année à partir de 561 études, s'est précisément interrogée sur l'adéquation entre les affirmations, les données, les méthodes et l'analyse des politiques publiques dans cette littérature.
Ces travaux sont importants pour notre question, parce qu'ils montrent à la fois la maturation du débat et ses difficultés. La décroissance n'est plus une simple intuition marginale. Elle constitue désormais un domaine de recherche structuré. Mais cette structuration ne signifie pas que ses problèmes théoriques et pratiques soient résolus.
Une difficulté demeure particulièrement sensible : comment organiser une société dans laquelle certains flux matériels et certaines productions diminueraient sans que cette diminution se traduise par une dégradation sociale, une montée du chômage ou une aggravation des inégalités ?
La question écologique oblige donc les alternatives à répondre à un problème auquel les conceptions traditionnelles du socialisme ne pouvaient pas être confrontées dans les mêmes termes. Il ne suffit plus de socialiser les moyens de production. Il faut également déterminer ce qu'une société souhaite produire, en quelles quantités, avec quelles ressources et pour satisfaire quels besoins.
Croissance verte, transformation écologique et adaptation du capitalisme
Face à la décroissance, une autre orientation cherche à transformer le capitalisme plutôt qu'à remettre en cause le principe de croissance. L'hypothèse de la "croissance verte" consiste à considérer que les progrès technologiques, les investissements et les politiques publiques peuvent permettre de dissocier progressivement la création de valeur de l'utilisation des ressources et des émissions polluantes.
La confrontation entre ces deux approches constitue l'un des grands débats contemporains sur les alternatives. Des travaux comparatifs récents montrent qu'il existe effectivement deux grands récits concurrents de la transformation socio-écologique : celui d'une croissance rendue compatible avec les limites environnementales et celui d'une réduction volontaire de certains flux économiques et matériels. Ce débat ne permet pas davantage de conclure simplement. Il révèle surtout une transformation de la question économique. Pendant longtemps, la croissance était principalement considérée comme un objectif quantitatif. Elle est désormais interrogée à partir de ses conséquences sociales, écologiques et matérielles.
Mariana Mazzucato apporte à cette discussion une autre perspective. Dans Mission Economy, publié en 2021, elle défend une conception beaucoup plus active de l'État, capable de définir des objectifs collectifs de long terme et d'orienter l'investissement et l'innovation vers des missions sociales et écologiques. L'enjeu n'est pas de supprimer le marché, mais de modifier les finalités auxquelles les capacités d'innovation et d'investissement sont mobilisées.
Cette approche est intéressante parce qu'elle montre une autre manière de penser la transformation du capitalisme : non par son remplacement immédiat, mais par la modification de ses priorités, de ses incitations et de la relation entre puissance publique et acteurs privés.
Elle pose toutefois une question qui rejoint les précédentes : jusqu'où peut-on transformer les finalités du capital sans modifier les rapports de propriété et les mécanismes fondamentaux de l'accumulation ?Le travail : une autre contradiction qui revient au centre Le travail constitue un autre terrain sur lequel les transformations contemporaines rendent la question du capitalisme particulièrement visible.
L'automatisation, la numérisation, la mondialisation et désormais l'intelligence artificielle transforment profondément la relation entre productivité, emploi et rémunération. Ces transformations ne signifient pas mécaniquement la disparition du travail. Elles déplacent plutôt la question de sa valeur, de son organisation et de la manière dont les gains de productivité sont distribués.
Les données internationales récentes montrent que cette interrogation n'est pas purement théorique. Selon l'Organisation internationale du Travail, la part mondiale du revenu allant au travail est passée de 53,0 % en 2014 à 52,4 % en 2024. L'OIT estimait qu'au niveau mondial, si cette part était restée au niveau de 2014, les revenus du travail auraient été supérieurs d'environ 1 000 milliards de dollars en 2024, à parité de pouvoir d'achat. Cet indicateur ne permet évidemment pas, à lui seul, d'expliquer les causes des évolutions observées ni de résumer toutes les dimensions des inégalités, mais il donne une mesure concrète de la question posée par la répartition des gains économiques entre travail et capital.
Le problème devient encore plus complexe avec l'intelligence artificielle. Si certaines technologies augmentent fortement la productivité sans que les gains correspondants soient répartis entre les travailleurs et l'ensemble de la société, la question de la propriété et du contrôle des infrastructures technologiques devient centrale.
Nous retrouvons alors, sous une forme nouvelle, une interrogation déjà présente dans les débats sur la propriété du capital : qui bénéficie des forces productives nouvelles et qui en contrôle les conditions d'utilisation ?
Il serait cependant prématuré d'en tirer une conclusion sur la disparition du salariat ou du capitalisme. Les transformations technologiques peuvent aussi renforcer les entreprises existantes, créer de nouveaux marchés et accroître la concentration du capital. Le même phénomène peut donc être interprété comme une capacité d'adaptation du capitalisme ou comme l'une des transformations susceptibles de rendre ses structures plus contestables.
Cette ambivalence est précisément ce qui mérite d'être observé.
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Notes :
[1] Thomas Lepeltier, publié sur le site Sciences Humaines le 15 septembre 2026.
[2] Lecture faite par Lepeltier dabs l’article précité.
Photo A la Une : Le capitalisme à la croisée des chemins © NB LECTURES
A suivre : Partie II - Le paradoxe d'un système adaptable