NB LECTURES NAJIB BENSBIA WEB
Retour au magazine
REFLEXION

Quel État et pour quelle société sous le capitalisme défaillant

Quel État et pour quelle société sous le capitalisme défaillant
Le monde traverse depuis 2020 sa première véritable croisière qui augurerait, pour les plus optimistes d’entre nous, une chaîne de nouvelles valeurs ou, du moins, la voie vers des valeurs renouvelées, fermentant ainsi l’ouverture d’un nouvel Univers. Est-ce toujours un agenda envisageable, après ces années post-Covid de ruptures, autant qualitatives que quantitatives, et de crises répétitives frôlant l'indécence, la montée des extrêmes droites et la résurgence du néofascisme... ?

Par Najib BENSBIA
Cette question est ici d’ordre à la fois politique et culturel. Car, la nouvelle vague (pas au sens virussien mais de pratiques institutionnelles, normatives, économiques et sociales) qui a défloré notre conscient collectif, de part en part, a mis en branle les relations internationales tout autant que les rapports de la société humaine dans sa transposition en sociétés nationales éparses mais unies par un destin commun, celui de la surexistence naturelle.

En ces temps incertains en effet, l’apocalypse n’est-elle pas dans la mise en scène d’un Hollywood miniature, propulsant la Communauté des Hommes face à ce qu’elle déteste, détestait jusqu’à fin janvier 2020 en tout cas : l’État et ses cercles centrifuges, les appareils d’État comme dirait un marxien.

La crise que vit aujourd’hui l’Humanité, à l’échelle nationale et mondiale, a remis à l’ordre du jour ce qui semblait avoir été légué au passé irréversible : le retour de l’État autoritaire. L’absence de référents idéologiques antagoniques, tels que ceux qui animaient les relations internationales du temps de la guerre froide, a permis au capital financier universalisé de gérer insidieusement les tensions qui s’articulent entre les États d’une part. D’autre part, cette absence pacifiquement conflictuelle est manifeste entre les composantes de la société globale au travers de la vision néolibérale imposant au monde sa domination transversale, celle qui a mis en marge, sinon laminé, les notions de souveraineté et de frontière nationales. Ce qui a désarticulé l’ensemble des valeurs qui ce qui ne cadrent pas avec sa matrice conquérante, la circulation de la monnaie sans frontières, bien que là aussi, le coronavirus a déstructuré, momentanément peut être mais à coup sûr, les approches capitalistiques pures de la gouvernance à l’échelle mondiale.

La fin d’un phénomène et la renaissance d’un autre…
La conquête capitalistique du monde, rappelons-le pour la simple narration, s’est nourrie de la disparition du socialisme au début des années 2000, ce qui a vite fait d’être appréhendé comme la fin de la lutte entre les deux devenirs humains concurrentiels (capitalisme/communisme) et justifié, du coup, tous les errements du 20è siècle clos sous le signe de l’intolérance. Cette reconquête du temps et de l’espace humains par le capitalisme s’est prématurément satisfaite de la ‘’mort’’ du marxisme. Ce qui lui a fait croire à une pérennité idéologique inconcurrencée. Cet état de fait n’a-t-il pas signé, même provisoirement, pour l’idéologie capitaliste nihiliste la fin de l’histoire qui a vu, et a contrario, dans la ‘’démocratie capitaliste’’ un mélange conceptuel qui devrait transcender l’ensemble des relations sociales ?

La traversée conquérante du capital financier à l’échelle planétaire, depuis que l’antagonisme international n’est plus activé en confrontation bipolaire mais en transgression multinationale, a fait l’apologie de la disparition des frontières, sous le feu conjugué du capital et du pouvoir, son ultime finalité. En filigranes, cette conquête a - avait en fait - comme ambition planifiée de ‘’supprimer la souveraineté nationale, détruire le pouvoir de l’État, afin de rayer de la carte la nation, (…) obtenir ainsi (un monde éclaté), qui fonctionne comme le premier rouage d’une machine qui entend produire à terme un État universel avec un gouvernement planétaire qui économiserait les peuples et imposerait, sur le principe saint-simonien, un gouvernement dit “de techniciens”(*) qui serait en fait celui du capitalisme planétaire. Malgré le fait que cet aveu ait été véhiculé par des porte-voix de la droite, cela traduit une réalité de plus en plus évidente aujourd’hui mais remise en cause par le retour à l’État national-chauvin un peu partout en Europe et est une menace réelle aux USA.

La fin de l’histoire ne s’articulerait-elle pas, par conséquent, en l’affirmation que la ‘’démocratie libérale’’, encadrée qu’elle est jusqu’au milieu de janvier 2020, par le capitalisme apologisé comme étant la forme politique ‘’naturelle’’, autrement-dit accomplie, le point de non-retour de toute lutte politique (à l’échelle nationale et internationale). Pourquoi ? Parce que, pour les chantres du capital financier, la démocratie du libre-échange est le système politique qui satisfasse le mieux les aspirations des individus par la reconnaissance de leurs droits à régler directement leurs affaires collectives et en leur donnant le maximum de liberté pour réaliser leurs propres objectifs à l’échelle humaine !

Belle escroquerie, n’est-ce pas ! Mais n’y-avons-nous pas cru, nous tous larbins des théories démocratiques apprises au rythme de cours universitaires effrénés sur la démocratie et ses vertus ? Qui n’a pas, au détour d’un amphi, lu/appris que l’égalité est le principe organisateur de la démocratie, celle-ci étant le régime de la pluralité des idées et des choix de société, les humains étant différents entre eux, parce qu’ils ont des identités, des histoires, des désirs et des points de vue différents que le capitalisme unifierait en une seule prédestination, le progrès et le bien-être pour tous !

L’État, un acteur social ?
La pandémie actuelle, qui traverse aujourd’hui de part en part les États et les nations, a remis cette triple perception (dominance capitaliste/financière, défloraison des frontières nationales et compromission du pouvoir politique) en congélation intermédiaire, l’État central, centralisateur. Celui-ci se redécouvrirait ses vertus d’antan : protecteur sociétal, ordonnateur de sécurité et de sûreté citoyennes, punisseur des débordements, régulateur économique impératif, vaillant gardien de la frontière nationale, pourvoyeur de garanties (toutes les garanties), temple direct de la santé publique et, par-dessus tout, donneur d’ordres de première et de dernière instance.

Ce retour par inadvertance, imposé par/grâce (à) une situation mortifère de crise à l’échelle mondiale, est approché, comme par projection inéluctable, un peu partout où l’intelligence a encore son mot à dire sur la faillite, certes non-programmée mais évidente, de l’idéologie capitaliste telle qu’elle est véhiculée depuis la fin des années 1990, conjuguée désormais à la remise en cause flagrante de l’État transnational. Cette faillite remettrait à l’ordre du jour quasi-généralisé la conception, la nature et le rôle de l’État comme force centrifuge vers laquelle se tourne la société, surtout en cas de menace sur son être et son organicité tel qu’on le constate aujourd’hui. Cette appréhension revisitée du rôle et de la mission de l’État national présuppose même que rien ne serait plus comme avant ! D’aucuns vont jusqu’à prédire que l’État transnational, dans son format capitaliste dominant, est voué à la disparition à terme, du moins dans son cadrage hégémonique comme il a été vécu jusqu’à la vielle de l’attaque ‘’coronarienne’’.

La crise sanitaire mondiale actuelle a, ainsi, non seulement désossée la vision capitalistique mondialisée de l’économique. Elle a par la même occasion remis au goût de la société son besoin de protection, d’encadrement et d’ordonnancement de directives imposables par le seul appel à la solidarité et à la survie de la nation citoyenne en une seule frontière. Cet appel couve les individus-citoyens dans un territoire circonscris dans/par les limites géographiques d’un pays, et d’un seul pays à la fois. Ce retour de manivelle est justifié par le fait que l’abandon de la souveraineté nationale se soit soldé, sous l’effet surprise ‘’coronarien’’, par la ‘’défaillance de la « gouvernance », comme mode d’action partenarial plus ou moins privatisé, et le retour en force de l’État, de ses ordonnances et de l’action unilatérale ; enfin à travers la réapparition des frontières nationales’’ ;

Vers un nouveau modèle de société
ou le rappel de l’État à tout faire ?

La société des nations, qui est frontalement attaquée dans ce qui fait, ce qui faisait ses différences statutaires, sa stratification sociale, ses accointances/référents communs, selon que l’on soit de ce côté-ci ou l’autre côté de l’argent et de la richesse, s’est vite découvert les vertus de la solidarité, stigmatisant en cela l’infamie de la manipulation frauduleuse et gargantuesque de l’appropriation privée des biens et services à l’échelle de la planète. Et, en ce sens, elle se tourne, comme par réflexe naturel, vers d’autres sentiments, d’autres comportements, ceux valorisant/favorisant la solidarité, l’apathie, le soutien, l’appel à l’État protecteur…, toutes valeurs que le capital financier conquérant ne saurait accepter, tolérer, faire siennes. Et c’est en cela justement que les augures d’un monde nouveau, celui qui serait instamment bâti sur des valeurs revigorées, chantent la disparition d’un monde et la naissance annoncée d’un autre.

L’analyse des faits politiques, économiques et sociaux nous a habitués, cependant, à poser des questions, à interpeller leur réalité intrinsèque en désarticulant leurs apories subjectives, sentimentales, romantiques. Parmi ces interrogations, il y a lieu de poser la question principielle de savoir si, effectivement, l’annonce d’un nouvel âge de l’Humanité est à l’agenda de l’avenir, notre advenir commun ?

On est tous tentés de répondre par l’affirmative. Mais cet appel à l’État autoritaire, dans des frontières conçues séparément, ne serait-il pas en fait qu’une autre façon pour le capitalisme de changer de peau, comme il l’a toujours fait depuis la fin du 19è siècle ? Ne pourrait-il pas se servir de cette pandémie pour refaire démarrer, sur de nouvelles assises/bases, la perspective d’un État multinational plus en force, aspirant dans la foulée à se préfigurer comme adversité momentanée, provisoire, le but étant de préparer les gouvernants-relais du capital à d’autres missions et objectifs qui serviraient, en fin de compte, sa suprématie à renaître, à se re-généraliser et à refonder de nouveaux instruments et mécanismes de domination ? Autrement-dit à procéder comme à son habitude à la régulation du système global par et dans le système capitaliste lui-même, en lui-même !

Il serait pour nous tous loisible de croire que cette pandémie a mis à nu la brutalité, la sauvagerie, la puanteur du capital financier comme force centrifuge désarticulant toutes les valeurs qui fondent la société des peuples et des nations. D’où l’acceptation volontaire des citoyens du monde à se plier aux injonctions de l’autorité de l’État central, tel qu’elle s’exprime actuellement au niveau de la gouvernance autoritariste de la prise de décision.

Nous pourrions croire que nous sommes certainement à l’aube d’une nouvelle ère, celle qui pourrait valoriser l’effort collectif, la mansuétude face aux aléas qu’impose la nature, la sollicitude à l’égard des plus faibles… Mais de-là à présupposer que l’Humanité est en passe de prendre un nouveau cap structurel, le chemin n’est pas aussi limpide qu’on voudrait le croire, nous tous qui voudrions que notre monde devienne plus perméable aux valeurs conjuguées de l’Humanisme social, si tant cela voudrait dire quelque chose en ces temps de panique générale.

Certes, la nostalgie que nous éprouverions à l’égard, à l’endroit de l’équilibre de la terreur tel qu’il a été théorisé par les internationalistes ayant accompagné l’affrontement entre l’Occident (USA compris) et le bloc socialiste jusqu’à la fin des années 1980. Cette nostalgie est même légitime et procède de notre rejet du totalitarisme diffus du capitalisme sauvage tel qu’il est véhiculé, commandé et articulé sous l’égide de la finance mondiale. Mais il n’est pas si facile de substituer à une force centrifuge, tenant sous sa coupe la gouvernance mondiale, un modèle de société plus égalitaire, axé sur la démocratie par le bas.

Et sans jouer aux cassandres, il est bien évident que le rapport des forces n’est pas, pas encore en tous les cas au sortir, tant espéré, de cette pandémie, entre les mains ou à la portée des démocrates anticapitalistes, ou du moins ceux qui sont à l’autre versant de la mondialisation destructrice des nations et productrice de la dictature de fait du capital financier.

Bien sûr, l’élection est à la base des choix des dirigeants dans les pays où celle-ci a une valeur finale pour la gouvernance politique. Mais l’élection, on le sait, n’est qu’une face d’un Janus à cloisons opaques. Car, même dans ce discours qui prône, sous l’effet dévastateur de la pandémie coronarienne, la relocalisation de la production, la protection rigoureuse des frontières nationales, la prise en charge prospective des secteurs sociaux comme la santé et la solidarité, l’omniprésence de l’économique est toujours l’indicateur final de la prise des décisions à venir, celles qui façonneraient le monde du lendemain.

Or, quand l’économique prédomine le reste, la démocratie par le bas perd de l’altitude. Structurellement.
----
(*) Dixit Michel Onfray, entretien avec ‘’Valeurs actuelles’’.