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CHRONIQUE DU VENDREDI
Monde actuel : La grande désagrégation
Le monde donne aujourd’hui le sentiment d’entrer dans une période où les règles communes pèsent de moins en moins face aux intérêts de puissance. Le droit international n’a pas disparu, les institutions multilatérales continuent d’exister et la diplomatie demeure active. Mais leur capacité à contenir les rapports de force apparaît de plus en plus limitée. Le Conseil de sécurité des Nations unies en fournit une illustration particulièrement visible.
NB LECTURES I 4 septembre 2026
Les relations internationales subissent ainsi un délabrement méthodique où la norme juridique cède face à la politique du fait accompli. La quasi-inertie du Conseil de sécurité de l'ONU - bloqué par l'usage répété du droit de veto par les grandes puissances - illustre cette impuissance institutionnelle.
En 2025, quatre projets de résolution n’ont pas été adoptés et deux l’ont été à la suite d’un veto. Depuis 2016, le nombre de vetos a été nettement supérieur à celui enregistré durant la décennie précédente. En avril 2026, deux membres permanents ont encore empêché l’adoption d’un projet de résolution concernant la situation au Moyen-Orient. Faute d'arbitrage impartial, la diplomatie s'efface devant le rapport de force pur, transformant l'arène mondiale en un espace imprévisible où les alliances géopolitiques se nouent et se dénouent au gré d'intérêts strictement opportunistes.
Ce qui frappe aujourd’hui n’est donc pas seulement la multiplication des crises, mais la difficulté croissante à leur apporter des réponses collectives. Cette impression de vide juridique et institutionnel se traduit sur le terrain par la prolifération de conflits ouverts et interconnectés.
Le rapport de force redevient un instrument central des relations entre États. Les alliances se consolident, se redéfinissent ou se renforcent en fonction des intérêts stratégiques. Les sanctions économiques sont devenues des instruments de confrontation et les échanges commerciaux ainsi que les technologies sont de plus en plus liés aux préoccupations de sécurité nationale. L’énergie, les infrastructures et les routes maritimes revêtent un air d’enjeux de puissance. Le Fonds monétaire international relève lui-même, en 2026, les risques liés à la fragmentation géopolitique, au retour des tensions commerciales et à l'affaiblissement de la coopération internationale.
La guerre en Ukraine demeure l’une des manifestations les plus spectaculaires de cette évolution. Le conflit a durablement réinstallé la guerre de haute intensité au cœur de l’Europe et profondément modifié les politiques de sécurité du continent. L’OTAN a renforcé sa présence sur son flanc oriental et dispose désormais de neuf groupements tactiques multinationaux dans cette zone. L’Alliance a également développé ses capacités dans les domaines aérien, maritime, cyber et spatial. Ces mesures restent officiellement défensives, mais elles témoignent du changement profond de l’environnement stratégique européen depuis l’invasion russe de l’Ukraine en 2022.
La guerre n’est d’ailleurs plus seulement une affaire de lignes de front. Les attaques contre les infrastructures, les cyber-opérations, les incidents aériens et les tensions autour des infrastructures sous-marines ont élargi le champ des confrontations. En août 2026, l’OTAN dénonçait encore plusieurs violations de l’espace aérien de ses membres et annonçait la poursuite du renforcement de ses défenses. La frontière entre la guerre proprement-dite et les formes indirectes de confrontation devient ainsi plus difficile à discerner.
Au Moyen-Orient, la succession des crises a également montré à quel point un conflit régional pouvait produire des effets qui dépassent très largement son environnement immédiat. La fermeture de fait du détroit d’Ormuz après le déclenchement de la guerre au début de 2026 a fortement perturbé les marchés du gaz naturel liquéfié. Selon l’Agence internationale de l’énergie, les flux de GNL passant par ce détroit représentaient auparavant près de 20 % de l’approvisionnement mondial en GNL. La reprise progressive des transports après l’accord intérimaire conclu en juin entre les États-Unis et l’Iran n’a pas immédiatement rétabli les conditions antérieures au conflit.
Cette crise énergétique rappelle une réalité que plusieurs épisodes récents avaient déjà mise en évidence : dans un monde interdépendant, une crise militaire peut rapidement devenir une crise économique. Une perturbation des routes maritimes affecte les prix de l’énergie, une hausse des prix se répercute sur les entreprises et les ménages, les États cherchent de nouveaux fournisseurs et accélèrent leurs politiques de sécurisation des approvisionnements. La guerre, l’énergie, le commerce et la sécurité ne constituent plus des domaines parfaitement séparés. Ils se croisent désormais dans les décisions quotidiennes des gouvernements.
Dans l’Indo-Pacifique, c’est une autre dimension du rapport de force mondial qui se dessine. La rivalité entre la Chine et les États-Unis se déploie autour de Taïwan, en mer de Chine méridionale, mais également dans les domaines technologique, commercial et militaire. Il ne s’agit pas de considérer qu’un affrontement est inévitable. Mais l’accroissement des capacités militaires, la multiplication des démonstrations de force et la compétition pour l’influence régionale font de cet espace l’un des principaux points de tension du système international. Là encore, la confrontation dépasse largement la seule dimension militaire, elle concerne les technologies avancées, les chaînes d’approvisionnement, les ressources stratégiques et la maîtrise des infrastructures essentielles.
Ces différents foyers de crise ne sont donc pas indépendants les uns des autres. Ils se répandent par les effets qu’ils produisent sur les économies, les alliances et les politiques de sécurité. La guerre en Ukraine a accéléré la réorganisation énergétique de l’Europe et contribué à replacer la question de la défense au centre des politiques publiques. La crise du Moyen-Orient affecte les routes maritimes et les marchés de l’énergie. La rivalité sino-américaine transforme les échanges commerciaux et les politiques technologiques. Une décision prise dans une région peut ainsi modifier les calculs d’une puissance située à des milliers de kilomètres.
Cette évolution touche directement l’économie mondiale. Pendant des décennies, l’intensification des échanges avait contribué à faire de l’interdépendance économique un facteur de stabilité. Aujourd’hui, cette même interdépendance est de plus en plus considérée comme une vulnérabilité potentielle. Les États cherchent à réduire certaines dépendances, à protéger leurs industries stratégiques, à contrôler les technologies sensibles et à sécuriser leurs approvisionnements. Le commerce international reste indispensable, mais il est désormais davantage soumis aux préoccupations géopolitiques. Le FMI souligne que les rivalités entre grandes puissances conduisent notamment à utiliser les politiques commerciales et technologiques à des fins stratégiques.
Cette transformation contribue à rendre les relations internationales plus difficiles à prévoir. Les engagements restent nombreux, les alliances demeurent puissantes et les négociations diplomatiques continuent. Mais les intérêts économiques, militaires et politiques sont de plus en plus imbriqués, tandis que les États cherchent simultanément à préserver leurs partenariats et à réduire leurs vulnérabilités. Il en résulte un monde dans lequel la coopération et la compétition progressent parfois en même temps.
Pour les sociétés, cette succession de crises produit un autre effet. L’information internationale n’a jamais été aussi abondante et aussi difficile à hiérarchiser qu’aujourd’hui. Les citoyens passent d’une guerre à une autre, d’une alerte énergétique à une crise économique, d’une déclaration diplomatique à une vidéo diffusée sur les réseaux sociaux. Les informations vérifiées, les commentaires, les images sorties de leur contexte et les campagnes de désinformation circulent dans le même espace médiatique. L’abondance de l’information ne garantit donc plus, à elle seule, une meilleure compréhension du monde.
Cette exposition permanente aux crises peut nourrir une forme de lassitude, d’inquiétude et de distance à l’égard des événements internationaux. Les images de guerre entrent quotidiennement dans les foyers, alors même que la capacité individuelle à agir sur ces événements demeure extrêmement faible. À mesure que les citoyens ont le sentiment que les institutions internationales peinent à empêcher les crises ou à leur apporter des réponses durables, la tentation peut être grande de rechercher la protection dans ce qui paraît immédiatement accessible : la nation, la frontière, le marché intérieur ou la maîtrise des approvisionnements.
C’est ainsi qu’à la fragilisation des équilibres internationaux peut mener vers un mouvement de repli. Le protectionnisme, le souverainisme et les différentes formes de nationalisme ont des causes multiples et ne sauraient être réduits à la seule conséquence automatique du désordre mondial. Mais ils trouvent aussi un terrain favorable dans la perception d’un environnement extérieur devenu instable, menaçant et difficile à maîtriser. Lorsque les mécanismes collectifs apparaissent moins capables de protéger, la recherche d’une protection nationale peut sembler apporter une réponse plus immédiate.
La grande désagrégation ne réside donc pas dans la disparition soudaine des règles ni dans l’effondrement des institutions internationales. Elle apparaît plutôt dans l’affaiblissement simultané de plusieurs équilibres : celui du multilatéralisme, celui des relations entre grandes puissances, celui de certaines interdépendances économiques, celui de la sécurité énergétique et, plus largement, celui de la capacité des États à construire des réponses communes aux crises qui les dépassent.
Le monde continue pourtant de fonctionner. Les diplomates négocient, les institutions se réunissent, les États coopèrent lorsqu’ils y trouvent un intérêt commun et les alliances continuent de structurer une grande partie des relations internationales. Rien ne permet donc de parler d’un monde sans règles ni d’un système international entièrement livré au chaos. Mais la coopération se déroule désormais dans un environnement où la compétition des puissances est devenue plus ouverte, où les intérêts nationaux reprennent le dessus et où les mécanismes collectifs sont plus souvent soumis à leurs contradictions.
C’est peut-être cette coexistence qui caractérise le mieux notre époque. Le monde n’est pas sans règles, mais celles-ci sont davantage contestées. Il n’est pas sans alliances, mais elles sont désormais soumises à des intérêts stratégiques changeants. Le monde actuel n’est pas sans coopération, mais celle-ci s’effectue dans un climat de méfiance accrue. Et il n’est pas sans interdépendance, or cette interdépendance est désormais elle-même devenue un enjeu de puissance.
La grande désagrégation est là : dans l’écart grandissant entre un monde qui reste profondément interdépendant et des puissances qui cherchent de plus en plus à préserver leur autonomie, leur sécurité et leur liberté d’action. Les crises que nous observons ne constituent peut-être pas les signes séparés d’un monde devenu soudainement chaotique. Elles sont les manifestations multiples d’un même changement : les mécanismes qui permettaient de contenir les rivalités n’ont pas disparu, ils fonctionnent cependant moins sûrement.
L'exposition continue à ces crises crée une saturation cognitive et un malaise profond au sein de l’Opinion publique internationale sous l’effet de flux d'informations à la fois pléthorique et contradictoire, où se mélangent dépêches factuelles, analyses d'experts, vidéos virales et campagnes actives de désinformation sur les réseaux sociaux. Les citoyens peinent à discerner les véritables enjeux stratégiques. Cette surcharge informationnelle engendre une fatigue compassionnelle et une anxiété permanente. Face à l'impression d'un monde devenu illisible et d'institutions impuissantes à enrayer le désordre, l'opinion se fragmente et se replie sur le cadre national, d’où la tentation du national-chauvinisme qui a eu les conséquences désastreuses durant les années 1930/60 du siècle dernier.
Dans cet entre-deux, entre un ordre qui subsiste et des rapports de force qui s’affirment, engageant une constante agrégation/désagrégation des ensembles, se dessine et se reconfigure le paysage international de notre temps.
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Références documentaires :
NB LECTURES I 4 septembre 2026
Les relations internationales subissent ainsi un délabrement méthodique où la norme juridique cède face à la politique du fait accompli. La quasi-inertie du Conseil de sécurité de l'ONU - bloqué par l'usage répété du droit de veto par les grandes puissances - illustre cette impuissance institutionnelle.
En 2025, quatre projets de résolution n’ont pas été adoptés et deux l’ont été à la suite d’un veto. Depuis 2016, le nombre de vetos a été nettement supérieur à celui enregistré durant la décennie précédente. En avril 2026, deux membres permanents ont encore empêché l’adoption d’un projet de résolution concernant la situation au Moyen-Orient. Faute d'arbitrage impartial, la diplomatie s'efface devant le rapport de force pur, transformant l'arène mondiale en un espace imprévisible où les alliances géopolitiques se nouent et se dénouent au gré d'intérêts strictement opportunistes.
Ce qui frappe aujourd’hui n’est donc pas seulement la multiplication des crises, mais la difficulté croissante à leur apporter des réponses collectives. Cette impression de vide juridique et institutionnel se traduit sur le terrain par la prolifération de conflits ouverts et interconnectés.
Le rapport de force redevient un instrument central des relations entre États. Les alliances se consolident, se redéfinissent ou se renforcent en fonction des intérêts stratégiques. Les sanctions économiques sont devenues des instruments de confrontation et les échanges commerciaux ainsi que les technologies sont de plus en plus liés aux préoccupations de sécurité nationale. L’énergie, les infrastructures et les routes maritimes revêtent un air d’enjeux de puissance. Le Fonds monétaire international relève lui-même, en 2026, les risques liés à la fragmentation géopolitique, au retour des tensions commerciales et à l'affaiblissement de la coopération internationale.
La guerre en Ukraine demeure l’une des manifestations les plus spectaculaires de cette évolution. Le conflit a durablement réinstallé la guerre de haute intensité au cœur de l’Europe et profondément modifié les politiques de sécurité du continent. L’OTAN a renforcé sa présence sur son flanc oriental et dispose désormais de neuf groupements tactiques multinationaux dans cette zone. L’Alliance a également développé ses capacités dans les domaines aérien, maritime, cyber et spatial. Ces mesures restent officiellement défensives, mais elles témoignent du changement profond de l’environnement stratégique européen depuis l’invasion russe de l’Ukraine en 2022.
La guerre n’est d’ailleurs plus seulement une affaire de lignes de front. Les attaques contre les infrastructures, les cyber-opérations, les incidents aériens et les tensions autour des infrastructures sous-marines ont élargi le champ des confrontations. En août 2026, l’OTAN dénonçait encore plusieurs violations de l’espace aérien de ses membres et annonçait la poursuite du renforcement de ses défenses. La frontière entre la guerre proprement-dite et les formes indirectes de confrontation devient ainsi plus difficile à discerner.
Au Moyen-Orient, la succession des crises a également montré à quel point un conflit régional pouvait produire des effets qui dépassent très largement son environnement immédiat. La fermeture de fait du détroit d’Ormuz après le déclenchement de la guerre au début de 2026 a fortement perturbé les marchés du gaz naturel liquéfié. Selon l’Agence internationale de l’énergie, les flux de GNL passant par ce détroit représentaient auparavant près de 20 % de l’approvisionnement mondial en GNL. La reprise progressive des transports après l’accord intérimaire conclu en juin entre les États-Unis et l’Iran n’a pas immédiatement rétabli les conditions antérieures au conflit.
Cette crise énergétique rappelle une réalité que plusieurs épisodes récents avaient déjà mise en évidence : dans un monde interdépendant, une crise militaire peut rapidement devenir une crise économique. Une perturbation des routes maritimes affecte les prix de l’énergie, une hausse des prix se répercute sur les entreprises et les ménages, les États cherchent de nouveaux fournisseurs et accélèrent leurs politiques de sécurisation des approvisionnements. La guerre, l’énergie, le commerce et la sécurité ne constituent plus des domaines parfaitement séparés. Ils se croisent désormais dans les décisions quotidiennes des gouvernements.
Dans l’Indo-Pacifique, c’est une autre dimension du rapport de force mondial qui se dessine. La rivalité entre la Chine et les États-Unis se déploie autour de Taïwan, en mer de Chine méridionale, mais également dans les domaines technologique, commercial et militaire. Il ne s’agit pas de considérer qu’un affrontement est inévitable. Mais l’accroissement des capacités militaires, la multiplication des démonstrations de force et la compétition pour l’influence régionale font de cet espace l’un des principaux points de tension du système international. Là encore, la confrontation dépasse largement la seule dimension militaire, elle concerne les technologies avancées, les chaînes d’approvisionnement, les ressources stratégiques et la maîtrise des infrastructures essentielles.
Ces différents foyers de crise ne sont donc pas indépendants les uns des autres. Ils se répandent par les effets qu’ils produisent sur les économies, les alliances et les politiques de sécurité. La guerre en Ukraine a accéléré la réorganisation énergétique de l’Europe et contribué à replacer la question de la défense au centre des politiques publiques. La crise du Moyen-Orient affecte les routes maritimes et les marchés de l’énergie. La rivalité sino-américaine transforme les échanges commerciaux et les politiques technologiques. Une décision prise dans une région peut ainsi modifier les calculs d’une puissance située à des milliers de kilomètres.
Cette évolution touche directement l’économie mondiale. Pendant des décennies, l’intensification des échanges avait contribué à faire de l’interdépendance économique un facteur de stabilité. Aujourd’hui, cette même interdépendance est de plus en plus considérée comme une vulnérabilité potentielle. Les États cherchent à réduire certaines dépendances, à protéger leurs industries stratégiques, à contrôler les technologies sensibles et à sécuriser leurs approvisionnements. Le commerce international reste indispensable, mais il est désormais davantage soumis aux préoccupations géopolitiques. Le FMI souligne que les rivalités entre grandes puissances conduisent notamment à utiliser les politiques commerciales et technologiques à des fins stratégiques.
Cette transformation contribue à rendre les relations internationales plus difficiles à prévoir. Les engagements restent nombreux, les alliances demeurent puissantes et les négociations diplomatiques continuent. Mais les intérêts économiques, militaires et politiques sont de plus en plus imbriqués, tandis que les États cherchent simultanément à préserver leurs partenariats et à réduire leurs vulnérabilités. Il en résulte un monde dans lequel la coopération et la compétition progressent parfois en même temps.
Pour les sociétés, cette succession de crises produit un autre effet. L’information internationale n’a jamais été aussi abondante et aussi difficile à hiérarchiser qu’aujourd’hui. Les citoyens passent d’une guerre à une autre, d’une alerte énergétique à une crise économique, d’une déclaration diplomatique à une vidéo diffusée sur les réseaux sociaux. Les informations vérifiées, les commentaires, les images sorties de leur contexte et les campagnes de désinformation circulent dans le même espace médiatique. L’abondance de l’information ne garantit donc plus, à elle seule, une meilleure compréhension du monde.
Cette exposition permanente aux crises peut nourrir une forme de lassitude, d’inquiétude et de distance à l’égard des événements internationaux. Les images de guerre entrent quotidiennement dans les foyers, alors même que la capacité individuelle à agir sur ces événements demeure extrêmement faible. À mesure que les citoyens ont le sentiment que les institutions internationales peinent à empêcher les crises ou à leur apporter des réponses durables, la tentation peut être grande de rechercher la protection dans ce qui paraît immédiatement accessible : la nation, la frontière, le marché intérieur ou la maîtrise des approvisionnements.
C’est ainsi qu’à la fragilisation des équilibres internationaux peut mener vers un mouvement de repli. Le protectionnisme, le souverainisme et les différentes formes de nationalisme ont des causes multiples et ne sauraient être réduits à la seule conséquence automatique du désordre mondial. Mais ils trouvent aussi un terrain favorable dans la perception d’un environnement extérieur devenu instable, menaçant et difficile à maîtriser. Lorsque les mécanismes collectifs apparaissent moins capables de protéger, la recherche d’une protection nationale peut sembler apporter une réponse plus immédiate.
La grande désagrégation ne réside donc pas dans la disparition soudaine des règles ni dans l’effondrement des institutions internationales. Elle apparaît plutôt dans l’affaiblissement simultané de plusieurs équilibres : celui du multilatéralisme, celui des relations entre grandes puissances, celui de certaines interdépendances économiques, celui de la sécurité énergétique et, plus largement, celui de la capacité des États à construire des réponses communes aux crises qui les dépassent.
Le monde continue pourtant de fonctionner. Les diplomates négocient, les institutions se réunissent, les États coopèrent lorsqu’ils y trouvent un intérêt commun et les alliances continuent de structurer une grande partie des relations internationales. Rien ne permet donc de parler d’un monde sans règles ni d’un système international entièrement livré au chaos. Mais la coopération se déroule désormais dans un environnement où la compétition des puissances est devenue plus ouverte, où les intérêts nationaux reprennent le dessus et où les mécanismes collectifs sont plus souvent soumis à leurs contradictions.
C’est peut-être cette coexistence qui caractérise le mieux notre époque. Le monde n’est pas sans règles, mais celles-ci sont davantage contestées. Il n’est pas sans alliances, mais elles sont désormais soumises à des intérêts stratégiques changeants. Le monde actuel n’est pas sans coopération, mais celle-ci s’effectue dans un climat de méfiance accrue. Et il n’est pas sans interdépendance, or cette interdépendance est désormais elle-même devenue un enjeu de puissance.
La grande désagrégation est là : dans l’écart grandissant entre un monde qui reste profondément interdépendant et des puissances qui cherchent de plus en plus à préserver leur autonomie, leur sécurité et leur liberté d’action. Les crises que nous observons ne constituent peut-être pas les signes séparés d’un monde devenu soudainement chaotique. Elles sont les manifestations multiples d’un même changement : les mécanismes qui permettaient de contenir les rivalités n’ont pas disparu, ils fonctionnent cependant moins sûrement.
L'exposition continue à ces crises crée une saturation cognitive et un malaise profond au sein de l’Opinion publique internationale sous l’effet de flux d'informations à la fois pléthorique et contradictoire, où se mélangent dépêches factuelles, analyses d'experts, vidéos virales et campagnes actives de désinformation sur les réseaux sociaux. Les citoyens peinent à discerner les véritables enjeux stratégiques. Cette surcharge informationnelle engendre une fatigue compassionnelle et une anxiété permanente. Face à l'impression d'un monde devenu illisible et d'institutions impuissantes à enrayer le désordre, l'opinion se fragmente et se replie sur le cadre national, d’où la tentation du national-chauvinisme qui a eu les conséquences désastreuses durant les années 1930/60 du siècle dernier.
Dans cet entre-deux, entre un ordre qui subsiste et des rapports de force qui s’affirment, engageant une constante agrégation/désagrégation des ensembles, se dessine et se reconfigure le paysage international de notre temps.
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Références documentaires :
- Pact for the Future - États membres de l’Organisation des Nations unies - 2024 - ONU
- Our Common Agenda - António Guterres - 2021 - ONU
- World Economic Outlook - Fonds monétaire international - 2026 - FMI
- World Energy Outlook - Agence internationale de l’énergie - 2025 - AIE
- The Global Risks Report 2026 - World Economic Forum - 2026 - WEF
- SIPRI Yearbook 2025: Armaments, Disarmament and International Security - Stockholm International Peace Research Institute - 2025 - SIPRI
- Global Trends 2040: A More Contested World - National Intelligence Council - 2021
- The World in Disarray: American Foreign Policy and the Crisis of the Old Order - Richard Haass - 2017
- The Globalization Paradox: Democracy and the Future of the World Economy - Dani Rodrik - 2011
- The New Silk Roads: The Present and Future of the World - Peter Frankopan - 2018.