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ANALYSE
« La mort de l’auteur » : Deux IA, une même question deux réponses différentes de Gemini et ChatGPT
Les deux systèmes (Gemini et ChatGPT) ont été interrogés séparément, sans que l’un connaisse aussi bien la question que la réponse de l’autre, et leurs productions ont ensuite été publiées ici même sans modification(*). L’objectif n’était pas de déterminer laquelle des deux intelligences artificielles serait la plus « intelligente », la plus pertinente ou la plus performante. Une telle conclusion serait évidemment disproportionnée par rapport à une expérience aussi limitée. Il s’agissait simplement de confronter deux rendus produits à partir d’une même question et d’un même objet, afin d’observer ce que cette confrontation pouvait faire apparaître.
NB LECTURES I 2 septembre 2026
Cette précaution est essentielle, car la comparaison n’a de valeur qu’à condition de ne pas lui faire dire davantage qu’elle ne permet d’établir. Une seule question, deux réponses et un seul sujet ne constituent pas un protocole permettant de classer les modèles ou de tirer des conclusions générales sur leurs capacités. En revanche, ils offrent un matériau intéressant pour observer les différences de construction d’un même exercice intellectuel. Les deux réponses ne sélectionnent pas exactement les mêmes éléments, ne les ordonnent pas de la même manière et ne conduisent pas le lecteur vers les mêmes interrogations. Ce sont précisément ces écarts, plutôt qu’une quelconque hiérarchie entre les deux systèmes, qui méritent d’être examinés.
Deux réponses, deux façons d'interpréter er de structurer la problématique
La réponse de Gemini restitue d’abord la problématique de Tom van Laer en la replaçant dans le prolongement de la réflexion de Roland Barthes sur la « mort de l’auteur ». Elle insiste sur le déplacement de l’autorité interprétative, sur la pluralité des lectures et sur le rôle que l’intelligence artificielle peut désormais jouer dans la circulation, la transformation et la production des textes. Elle introduit également la question de la responsabilité, en soulignant qu’un système d’intelligence artificielle peut produire un texte sans pouvoir, à lui seul, en assumer ses conséquences morales ou juridiques. Ce déplacement vers la responsabilité constitue une dimension importante de la réponse, puisqu’il élargit le débat au-delà de la seule théorie littéraire.
La réponse de ChatGPT emprunte une autre voie. Elle commence par distinguer plus nettement l’interprétation de la production et s’intéresse à la différence entre un lecteur qui donne un sens à une œuvre et un système génératif capable de produire un nouvel objet textuel. Cette distinction conduit ensuite à interroger l’analogie entre l’intelligence artificielle et le « lecteur » évoqué dans la réflexion de Barthes. Elle met notamment en regard la puissance d’exploration des corpus dont dispose une IA et ce qui caractérise l’expérience humaine de la lecture : une histoire personnelle, une mémoire, une culture, une situation dans le monde.
La différence entre les deux réponses apparaît donc moins dans une opposition entre une « bonne » et une « mauvaise » lecture que dans la manière dont chacune structure la problématique posée. L’une accorde une place importante à la transformation de l’autorité et à la responsabilité (Gemini), l’autre insiste davantage sur la différence entre interpréter et produire, ainsi que sur le statut particulier de la machine dans cette nouvelle chaîne de production textuelle (ChatGPT).
Le lecteur, la machine et la question de Barthes
Cette différence est particulièrement intéressante lorsqu’on revient à Roland Barthes. La « mort de l’auteur », telle que ce penseur la formule, ne signifie pas que l’écrivain disparaît physiquement ou que toute responsabilité liée à l’écriture devient sans objet. Elle correspond plutôt à une remise en cause de l’autorité traditionnelle attribuée à l’auteur dans la détermination du sens de son œuvre. Le lecteur devient alors partie-prenante de la production du sens.
Le rapprochement avec l’intelligence artificielle demande toutefois quelques précautions. Un lecteur humain n’est pas seulement un récepteur d’informations, il lit à partir d’une histoire, d’une mémoire, d’une culture, d’une sensibilité et d’une expérience du monde. Une IA peut traiter des quantités considérables de textes, identifier des régularités, rapprocher des œuvres et produire des reformulations ou des interprétations. Mais ces opérations ne permettent pas, à elles seules, de conclure que la machine constitue simplement une version quantitativement supérieure du lecteur humain.
La comparaison entre les deux réponses fait apparaître cette différence de perspective. Gemini utilise davantage l’idée d’une intelligence artificielle qui participe à la décentralisation du sens, ChatGPT s’arrête davantage sur la différence entre une activité d’interprétation humaine et une capacité de production textuelle automatisée. Aucune de ces deux approches ne suffit à elle seule à épuiser la question, mais leur confrontation permet de mieux voir où se situent les points de tension du débat.
Ce que l’article de Van Laer permet de comprendre
La comparaison ne doit pas conduire à oublier la pertinence de la réflexion initiale de Tom van Laer. L’un des intérêts de son article est de rappeler que le sens d’une œuvre n’a jamais circulé de manière parfaitement linéaire entre un auteur et un lecteur. Entre les deux se sont toujours interposés des médiateurs : éditeurs, traducteurs, critiques, enseignants, réalisateurs, communautés de lecteurs et, désormais, plateformes numériques et systèmes d’intelligence artificielle.
L’intelligence artificielle ajoute à cette chaîne une capacité nouvelle de traitement et de transformation des textes. Elle peut analyser une œuvre, la résumer, la comparer à d’autres, la reformuler, la traduire, la prolonger ou produire un texte nouveau à partir d’instructions humaines. Cette multiplication des opérations rend plus complexe la distinction entre l’auteur, l’interprète, le médiateur et le producteur du texte.
C’est probablement là que la question de l’auteur devient plus difficile à circonscrire. Il ne suffit plus de demander qui a matériellement écrit un texte. Il faut également savoir qui en a conçu l’idée, qui a formulé la demande, qui a sélectionné la version finalement retenue, qui l’a corrigée, qui l’a contextualisée et qui accepte de la publier sous son nom. La production d’un texte peut désormais résulter d’une chaîne d’interventions dans laquelle la part respective de l’humain et de la machine varie considérablement selon les situations.
De « qui écrit ? » à « qui choisit ? »
Cette transformation déplace naturellement certaines des interrogations traditionnelles. La question « l’IA sait-elle écrire ? » demeure intéressante, mais elle devient moins décisive à mesure que les systèmes génératifs deviennent capables de produire des textes de formes très diverses. Une autre question apparaît alors : qui décide de ce qui doit être écrit, pourquoi, pour qui, dans quel contexte et sous quelle responsabilité ?
La capacité de produire rapidement plusieurs textes ne signifie pas que tous ont une raison d’être. La multiplication de la production peut même déplacer le problème vers la sélection, l’orientation et la validation. Quel texte conserver ? Quelle formulation retenir ? Quelle interprétation accepter ? Quelle idée défendre ? Quel texte publier et sous quel nom ? Dans ce contexte, l’intervention humaine ne disparaît pas nécessairement lorsque la machine intervient dans la production, elle peut se déplacer vers d’autres étapes du processus.
Cela ne signifie pas pour autant que l’auteur humain conserverait exactement la même fonction qu’avant l’arrivée des systèmes génératifs. Il serait plus prudent de dire que la notion d’auteur devient plus difficile à isoler lorsqu’un texte résulte d’une succession d’opérations réalisées par plusieurs acteurs et plusieurs outils. La question n’est donc pas seulement de savoir si l’IA remplace l’auteur, mais de déterminer quelle part de la fonction d’auteur se déplace lorsque la production matérielle du texte peut être partiellement automatisée.
La documentation ne suffit pas à produire une lecture critique
La comparaison des deux réponses permet également d’observer une autre différence, qui concerne l’usage des références. Gemini mobilise notamment Barthes, Foucault et Eco. Ces références sont pertinentes pour une réflexion sur l’auteur, le texte et l’interprétation. Mais leur présence ne constitue pas en elle-même une preuve de profondeur intellectuelle. Une référence n’apporte véritablement quelque chose à une démonstration que lorsqu’elle permet d'éclairer précisément un problème ou de modifier la compréhension que l’on en avait.
Cette remarque vaut d’ailleurs pour toute production intellectuelle assistée par une IA. Un texte peut multiplier les références, les concepts et les noms d’auteurs tout en restant essentiellement descriptif. À l’inverse, une réflexion peut mobiliser un nombre limité de références tout en construisant une véritable problématique. La quantité de références et la qualité de raisonnement sont deux choses différentes et, certainement, complémentaires.
La comparaison entre Gemini et ChatGPT dans le cas qui nous intéresse ne permet évidemment pas de généraliser cette observation à leurs capacités respectives. Elle montre simplement que, dans ce cas précis, les deux réponses ont utilisé des stratégies documentaires et argumentatives différentes. Il appartient ainsi au lecteur d’apprécier ce que cette différence apporte à chacune des productions.
Ce que la confrontation permet réellement d’observer
C’est finalement sur ce terrain que l’expérience devient intéressante. Les deux systèmes ont reçu la même question, or leurs réponses ne constituent pas deux reproductions d’un même raisonnement. Elles sélectionnent des éléments différents, construisent des enchaînements adverses et accordent une importance non-identique à certaines dimensions du problème.
On peut ainsi observer deux trajectoires argumentatives. Dans l’une, Gemini, la réflexion passe principalement de Barthes à la pluralité du sens, puis au lecteur, à la responsabilité et à la transformation de l’autorité. Dans l’autre, ChatGPT, elle passe davantage par la distinction entre interprétation et production, puis par le statut de la machine, la différence entre corpus et expérience vécue, avant d’aboutir aux questions de choix et de responsabilité.
Il serait excessif d’en déduire que l’une de ces trajectoires est intrinsèquement supérieure à l’autre. Mais il est parfaitement légitime de constater qu’elles ne conduisent pas le lecteur au même endroit. C’est précisément cette différence qui constitue l’intérêt de l’expérience.
Une expérience qui nous ramène à la question de l’auteur
Il existe enfin une forme d’ironie dans cette confrontation. Nous avons demandé à deux intelligences artificielles de commenter un article consacré à la transformation de la fonction d’auteur par l’intelligence artificielle. Elles ont produit deux textes différents, qui portent chacun la trace de choix propres opérés dans la construction de leur réponse.
Qui est alors l’auteur de ces textes ? Le système qui les a générés ? Les équipes qui ont conçu le modèle ? Les corpus qui ont contribué à son entraînement ? L’utilisateur qui a formulé la question ? Celui qui sélectionne la réponse ? Celui qui la corrige et la publie ? - Il n’existe pas ici de réponse unique applicable à toutes les situations. Mais la question elle-même montre que l’intervention de l’IA rend plus visible la pluralité des opérations qui peuvent désormais participer à la fabrication d’un texte.
C’est peut-être, au fond, ce que cette petite expérience permet de mettre en lumière. Elle ne nous apprend pas quelle intelligence artificielle serait « meilleure » que l’autre. Elle ne permet pas davantage d’établir une hiérarchie générale entre leurs capacités. Elle montre simplement que, placées devant une même question, deux IA peuvent produire des réponses différentes et organiser différemment un même problème intellectuel.
Le lecteur est alors placé devant deux rendus et non devant un verdict. Il peut comparer les angles, les références, les arguments, les omissions, les nuances et les conclusions. Il peut trouver l’une plus convaincante, l’autre plus documentée, ou considérer que chacune apporte quelque chose que l’autre ne propose pas. C’est précisément ce qui donne son intérêt à la confrontation : elle ne prétend pas décider à la place du lecteur, mais lui fournit un matériau pour exercer son propre jugement.
Et cette conclusion nous ramène, une dernière fois, à la question initiale de Tom van Laer. Si l’intelligence artificielle ne supprime pas nécessairement l’auteur, elle contribue au moins à rendre plus visible la complexité de ce que nous appelons encore « écrire ». Entre celui qui imagine, celui qui formule la demande, celui qui produit, celui qui sélectionne, celui qui corrige et celui qui publie, la frontière n’est plus aussi simple qu’elle pourrait le paraître.
L’auteur n’est peut-être pas mort, mais sa définition, elle, est désormais soumise à une expérience nouvelle.
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(*) Nous avons, bien entendu, relu, corrigé les erreurs de syntaxe et mis en perspective ces réponses sans en modifier ni le contenu, ni le sens et moins encore les enchaînements.
Lire les réponses de Gemini et ChatGPT : L'IA a-t-elle vraiment ''tué'' l'auteur ?
NB LECTURES I 2 septembre 2026
Cette précaution est essentielle, car la comparaison n’a de valeur qu’à condition de ne pas lui faire dire davantage qu’elle ne permet d’établir. Une seule question, deux réponses et un seul sujet ne constituent pas un protocole permettant de classer les modèles ou de tirer des conclusions générales sur leurs capacités. En revanche, ils offrent un matériau intéressant pour observer les différences de construction d’un même exercice intellectuel. Les deux réponses ne sélectionnent pas exactement les mêmes éléments, ne les ordonnent pas de la même manière et ne conduisent pas le lecteur vers les mêmes interrogations. Ce sont précisément ces écarts, plutôt qu’une quelconque hiérarchie entre les deux systèmes, qui méritent d’être examinés.
Deux réponses, deux façons d'interpréter er de structurer la problématique
La réponse de Gemini restitue d’abord la problématique de Tom van Laer en la replaçant dans le prolongement de la réflexion de Roland Barthes sur la « mort de l’auteur ». Elle insiste sur le déplacement de l’autorité interprétative, sur la pluralité des lectures et sur le rôle que l’intelligence artificielle peut désormais jouer dans la circulation, la transformation et la production des textes. Elle introduit également la question de la responsabilité, en soulignant qu’un système d’intelligence artificielle peut produire un texte sans pouvoir, à lui seul, en assumer ses conséquences morales ou juridiques. Ce déplacement vers la responsabilité constitue une dimension importante de la réponse, puisqu’il élargit le débat au-delà de la seule théorie littéraire.
La réponse de ChatGPT emprunte une autre voie. Elle commence par distinguer plus nettement l’interprétation de la production et s’intéresse à la différence entre un lecteur qui donne un sens à une œuvre et un système génératif capable de produire un nouvel objet textuel. Cette distinction conduit ensuite à interroger l’analogie entre l’intelligence artificielle et le « lecteur » évoqué dans la réflexion de Barthes. Elle met notamment en regard la puissance d’exploration des corpus dont dispose une IA et ce qui caractérise l’expérience humaine de la lecture : une histoire personnelle, une mémoire, une culture, une situation dans le monde.
La différence entre les deux réponses apparaît donc moins dans une opposition entre une « bonne » et une « mauvaise » lecture que dans la manière dont chacune structure la problématique posée. L’une accorde une place importante à la transformation de l’autorité et à la responsabilité (Gemini), l’autre insiste davantage sur la différence entre interpréter et produire, ainsi que sur le statut particulier de la machine dans cette nouvelle chaîne de production textuelle (ChatGPT).
Le lecteur, la machine et la question de Barthes
Cette différence est particulièrement intéressante lorsqu’on revient à Roland Barthes. La « mort de l’auteur », telle que ce penseur la formule, ne signifie pas que l’écrivain disparaît physiquement ou que toute responsabilité liée à l’écriture devient sans objet. Elle correspond plutôt à une remise en cause de l’autorité traditionnelle attribuée à l’auteur dans la détermination du sens de son œuvre. Le lecteur devient alors partie-prenante de la production du sens.
Le rapprochement avec l’intelligence artificielle demande toutefois quelques précautions. Un lecteur humain n’est pas seulement un récepteur d’informations, il lit à partir d’une histoire, d’une mémoire, d’une culture, d’une sensibilité et d’une expérience du monde. Une IA peut traiter des quantités considérables de textes, identifier des régularités, rapprocher des œuvres et produire des reformulations ou des interprétations. Mais ces opérations ne permettent pas, à elles seules, de conclure que la machine constitue simplement une version quantitativement supérieure du lecteur humain.
La comparaison entre les deux réponses fait apparaître cette différence de perspective. Gemini utilise davantage l’idée d’une intelligence artificielle qui participe à la décentralisation du sens, ChatGPT s’arrête davantage sur la différence entre une activité d’interprétation humaine et une capacité de production textuelle automatisée. Aucune de ces deux approches ne suffit à elle seule à épuiser la question, mais leur confrontation permet de mieux voir où se situent les points de tension du débat.
Ce que l’article de Van Laer permet de comprendre
La comparaison ne doit pas conduire à oublier la pertinence de la réflexion initiale de Tom van Laer. L’un des intérêts de son article est de rappeler que le sens d’une œuvre n’a jamais circulé de manière parfaitement linéaire entre un auteur et un lecteur. Entre les deux se sont toujours interposés des médiateurs : éditeurs, traducteurs, critiques, enseignants, réalisateurs, communautés de lecteurs et, désormais, plateformes numériques et systèmes d’intelligence artificielle.
L’intelligence artificielle ajoute à cette chaîne une capacité nouvelle de traitement et de transformation des textes. Elle peut analyser une œuvre, la résumer, la comparer à d’autres, la reformuler, la traduire, la prolonger ou produire un texte nouveau à partir d’instructions humaines. Cette multiplication des opérations rend plus complexe la distinction entre l’auteur, l’interprète, le médiateur et le producteur du texte.
C’est probablement là que la question de l’auteur devient plus difficile à circonscrire. Il ne suffit plus de demander qui a matériellement écrit un texte. Il faut également savoir qui en a conçu l’idée, qui a formulé la demande, qui a sélectionné la version finalement retenue, qui l’a corrigée, qui l’a contextualisée et qui accepte de la publier sous son nom. La production d’un texte peut désormais résulter d’une chaîne d’interventions dans laquelle la part respective de l’humain et de la machine varie considérablement selon les situations.
De « qui écrit ? » à « qui choisit ? »
Cette transformation déplace naturellement certaines des interrogations traditionnelles. La question « l’IA sait-elle écrire ? » demeure intéressante, mais elle devient moins décisive à mesure que les systèmes génératifs deviennent capables de produire des textes de formes très diverses. Une autre question apparaît alors : qui décide de ce qui doit être écrit, pourquoi, pour qui, dans quel contexte et sous quelle responsabilité ?
La capacité de produire rapidement plusieurs textes ne signifie pas que tous ont une raison d’être. La multiplication de la production peut même déplacer le problème vers la sélection, l’orientation et la validation. Quel texte conserver ? Quelle formulation retenir ? Quelle interprétation accepter ? Quelle idée défendre ? Quel texte publier et sous quel nom ? Dans ce contexte, l’intervention humaine ne disparaît pas nécessairement lorsque la machine intervient dans la production, elle peut se déplacer vers d’autres étapes du processus.
Cela ne signifie pas pour autant que l’auteur humain conserverait exactement la même fonction qu’avant l’arrivée des systèmes génératifs. Il serait plus prudent de dire que la notion d’auteur devient plus difficile à isoler lorsqu’un texte résulte d’une succession d’opérations réalisées par plusieurs acteurs et plusieurs outils. La question n’est donc pas seulement de savoir si l’IA remplace l’auteur, mais de déterminer quelle part de la fonction d’auteur se déplace lorsque la production matérielle du texte peut être partiellement automatisée.
La documentation ne suffit pas à produire une lecture critique
La comparaison des deux réponses permet également d’observer une autre différence, qui concerne l’usage des références. Gemini mobilise notamment Barthes, Foucault et Eco. Ces références sont pertinentes pour une réflexion sur l’auteur, le texte et l’interprétation. Mais leur présence ne constitue pas en elle-même une preuve de profondeur intellectuelle. Une référence n’apporte véritablement quelque chose à une démonstration que lorsqu’elle permet d'éclairer précisément un problème ou de modifier la compréhension que l’on en avait.
Cette remarque vaut d’ailleurs pour toute production intellectuelle assistée par une IA. Un texte peut multiplier les références, les concepts et les noms d’auteurs tout en restant essentiellement descriptif. À l’inverse, une réflexion peut mobiliser un nombre limité de références tout en construisant une véritable problématique. La quantité de références et la qualité de raisonnement sont deux choses différentes et, certainement, complémentaires.
La comparaison entre Gemini et ChatGPT dans le cas qui nous intéresse ne permet évidemment pas de généraliser cette observation à leurs capacités respectives. Elle montre simplement que, dans ce cas précis, les deux réponses ont utilisé des stratégies documentaires et argumentatives différentes. Il appartient ainsi au lecteur d’apprécier ce que cette différence apporte à chacune des productions.
Ce que la confrontation permet réellement d’observer
C’est finalement sur ce terrain que l’expérience devient intéressante. Les deux systèmes ont reçu la même question, or leurs réponses ne constituent pas deux reproductions d’un même raisonnement. Elles sélectionnent des éléments différents, construisent des enchaînements adverses et accordent une importance non-identique à certaines dimensions du problème.
On peut ainsi observer deux trajectoires argumentatives. Dans l’une, Gemini, la réflexion passe principalement de Barthes à la pluralité du sens, puis au lecteur, à la responsabilité et à la transformation de l’autorité. Dans l’autre, ChatGPT, elle passe davantage par la distinction entre interprétation et production, puis par le statut de la machine, la différence entre corpus et expérience vécue, avant d’aboutir aux questions de choix et de responsabilité.
Il serait excessif d’en déduire que l’une de ces trajectoires est intrinsèquement supérieure à l’autre. Mais il est parfaitement légitime de constater qu’elles ne conduisent pas le lecteur au même endroit. C’est précisément cette différence qui constitue l’intérêt de l’expérience.
Une expérience qui nous ramène à la question de l’auteur
Il existe enfin une forme d’ironie dans cette confrontation. Nous avons demandé à deux intelligences artificielles de commenter un article consacré à la transformation de la fonction d’auteur par l’intelligence artificielle. Elles ont produit deux textes différents, qui portent chacun la trace de choix propres opérés dans la construction de leur réponse.
Qui est alors l’auteur de ces textes ? Le système qui les a générés ? Les équipes qui ont conçu le modèle ? Les corpus qui ont contribué à son entraînement ? L’utilisateur qui a formulé la question ? Celui qui sélectionne la réponse ? Celui qui la corrige et la publie ? - Il n’existe pas ici de réponse unique applicable à toutes les situations. Mais la question elle-même montre que l’intervention de l’IA rend plus visible la pluralité des opérations qui peuvent désormais participer à la fabrication d’un texte.
C’est peut-être, au fond, ce que cette petite expérience permet de mettre en lumière. Elle ne nous apprend pas quelle intelligence artificielle serait « meilleure » que l’autre. Elle ne permet pas davantage d’établir une hiérarchie générale entre leurs capacités. Elle montre simplement que, placées devant une même question, deux IA peuvent produire des réponses différentes et organiser différemment un même problème intellectuel.
Le lecteur est alors placé devant deux rendus et non devant un verdict. Il peut comparer les angles, les références, les arguments, les omissions, les nuances et les conclusions. Il peut trouver l’une plus convaincante, l’autre plus documentée, ou considérer que chacune apporte quelque chose que l’autre ne propose pas. C’est précisément ce qui donne son intérêt à la confrontation : elle ne prétend pas décider à la place du lecteur, mais lui fournit un matériau pour exercer son propre jugement.
Et cette conclusion nous ramène, une dernière fois, à la question initiale de Tom van Laer. Si l’intelligence artificielle ne supprime pas nécessairement l’auteur, elle contribue au moins à rendre plus visible la complexité de ce que nous appelons encore « écrire ». Entre celui qui imagine, celui qui formule la demande, celui qui produit, celui qui sélectionne, celui qui corrige et celui qui publie, la frontière n’est plus aussi simple qu’elle pourrait le paraître.
L’auteur n’est peut-être pas mort, mais sa définition, elle, est désormais soumise à une expérience nouvelle.
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(*) Nous avons, bien entendu, relu, corrigé les erreurs de syntaxe et mis en perspective ces réponses sans en modifier ni le contenu, ni le sens et moins encore les enchaînements.
Lire les réponses de Gemini et ChatGPT : L'IA a-t-elle vraiment ''tué'' l'auteur ?