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GEOPOLITIQUE
La crise de Ceuta et le défi de sécurisation des frontières numériques européennes
Nous connaissions la « guerre des migrants » telle que Minsk et Moscou l’ont conduite depuis 2021 aux frontières de la Pologne, de la Lituanie et de la Finlande. Nous découvrons aujourd’hui sa version 2.0 : plus rapide, plus virale, plus démultipliée et moins attribuable. Il est de notre responsabilité collective d’en tirer, toutes affaires cessantes, les véritables leçons.
Par Thierry Breton I Le Grand Continent
Les faits établis dessinent une mécanique désormais classique. Une interprétation délibérément déformée d’un arrêt du Tribunal suprême espagnol (selon laquelle la nage garantirait la non-expulsion, voire la régularisation) a circulé, doublée d’une rumeur horodatée : la frontière serait « ouverte à 22 heures » le mercredi soir. Dès le 27 juillet, un groupe Facebook, « Hraga Ceuta », rassemblant plus de 20 000 membres, partageait des cartes Google Maps indiquant les distances de nage autour de la digue du Tarajal, du matériel, des itinéraires et des cagnottes. TikTok, WhatsApp et Instagram ont fait le reste. Ce que nous ignorons, et qui est pourtant essentiel, est infiniment plus important : nous ne savons rien des métriques de circulation de ces contenus.
Combien de visualisations ? Quelle est leur portée géolocalisée ? Quelle est la courbe de propagation ? Quels sont les comptes déclencheurs ? Quelle est la part de l’amplification algorithmique, de bots, et de la viralité désespérée authentique ?
Aucune plateforme n’a communiqué. Aucune demande formelle d’accès aux données n’a été rendue publique. Ceuta est la première attaque hybride algorithmique de grande ampleur menée contre une frontière extérieure de l’Union.Thierry Breton. En septembre 2024, une « ruée TikTok » similaire avait été précédée d’une vidéo visionnée plus de 500 000 fois, aimée 8 500 fois et partagée 1 200 fois, qui avait mobilisé quelques milliers de candidats au passage. Vingt-deux mois plus tard, avec des métriques inconnues, dix fois plus de personnes se sont présentées à la frontière. Cet écart doit être expliqué. Il ne peut pas ne pas l’être.
C’est la raison pour laquelle une enquête approfondie, indépendante et publique, semble aujourd’hui être indispensable. Elle doit répondre à cinq questions : qui a initié la rumeur ? Qui l’a amplifiée ? Selon quelles logiques algorithmiques ? Avec quels proxys, éventuellement étatiques ? Pourquoi les systèmes de recommandation des très grandes plateformes ont-ils, le cas échéant, hiérarchisé ces contenus plutôt que de les atténuer ?
Sans ces réponses, nous naviguons à l’aveugle face à une menace qui, elle, apprend vite.
Une « expérience de pensée » : la ruée algorithmique de Ceuta aurait-elle été possible dans un espace pleinement régulé par le DSA ?
Posons la question franchement, car elle est pédagogique. Si cette mécanique s’était déployée dans un espace informationnel où les dispositifs européens, comme le DSA 1 auraient été intégralement appliqués, aurions-nous vécu la même chose ? Ma conviction est claire : non. Non pas parce que le DSA aurait censuré ces contenus. Il ne le peut, ni ne le veut, et c’est précisément sa valeur. Nous n’avons pas voulu construire ni le grand pare-feu chinois, ni le Roskomnadzor russe, ni la logique d’immunité totale des plateformes qui prévaut aux États-Unis depuis la section 230, ni les zones grises que la plupart des autres États, hors Union, laissent prospérer faute de cadre. Nous avons voulu un troisième modèle, européen : celui de la transparence contraignante et de la responsabilité ex ante des très grandes plateformes.
Lire la suite dans la source : Le Grand Continent
Photo A La Une : Le Grand Continent
Titre original de l'article : Après la crise de Ceuta l’Europe doit apprendre à sécuriser ses frontières numériques
Par Thierry Breton I Le Grand Continent
Les faits établis dessinent une mécanique désormais classique. Une interprétation délibérément déformée d’un arrêt du Tribunal suprême espagnol (selon laquelle la nage garantirait la non-expulsion, voire la régularisation) a circulé, doublée d’une rumeur horodatée : la frontière serait « ouverte à 22 heures » le mercredi soir. Dès le 27 juillet, un groupe Facebook, « Hraga Ceuta », rassemblant plus de 20 000 membres, partageait des cartes Google Maps indiquant les distances de nage autour de la digue du Tarajal, du matériel, des itinéraires et des cagnottes. TikTok, WhatsApp et Instagram ont fait le reste. Ce que nous ignorons, et qui est pourtant essentiel, est infiniment plus important : nous ne savons rien des métriques de circulation de ces contenus.
Combien de visualisations ? Quelle est leur portée géolocalisée ? Quelle est la courbe de propagation ? Quels sont les comptes déclencheurs ? Quelle est la part de l’amplification algorithmique, de bots, et de la viralité désespérée authentique ?
Aucune plateforme n’a communiqué. Aucune demande formelle d’accès aux données n’a été rendue publique. Ceuta est la première attaque hybride algorithmique de grande ampleur menée contre une frontière extérieure de l’Union.Thierry Breton. En septembre 2024, une « ruée TikTok » similaire avait été précédée d’une vidéo visionnée plus de 500 000 fois, aimée 8 500 fois et partagée 1 200 fois, qui avait mobilisé quelques milliers de candidats au passage. Vingt-deux mois plus tard, avec des métriques inconnues, dix fois plus de personnes se sont présentées à la frontière. Cet écart doit être expliqué. Il ne peut pas ne pas l’être.
C’est la raison pour laquelle une enquête approfondie, indépendante et publique, semble aujourd’hui être indispensable. Elle doit répondre à cinq questions : qui a initié la rumeur ? Qui l’a amplifiée ? Selon quelles logiques algorithmiques ? Avec quels proxys, éventuellement étatiques ? Pourquoi les systèmes de recommandation des très grandes plateformes ont-ils, le cas échéant, hiérarchisé ces contenus plutôt que de les atténuer ?
Sans ces réponses, nous naviguons à l’aveugle face à une menace qui, elle, apprend vite.
Une « expérience de pensée » : la ruée algorithmique de Ceuta aurait-elle été possible dans un espace pleinement régulé par le DSA ?
Posons la question franchement, car elle est pédagogique. Si cette mécanique s’était déployée dans un espace informationnel où les dispositifs européens, comme le DSA 1 auraient été intégralement appliqués, aurions-nous vécu la même chose ? Ma conviction est claire : non. Non pas parce que le DSA aurait censuré ces contenus. Il ne le peut, ni ne le veut, et c’est précisément sa valeur. Nous n’avons pas voulu construire ni le grand pare-feu chinois, ni le Roskomnadzor russe, ni la logique d’immunité totale des plateformes qui prévaut aux États-Unis depuis la section 230, ni les zones grises que la plupart des autres États, hors Union, laissent prospérer faute de cadre. Nous avons voulu un troisième modèle, européen : celui de la transparence contraignante et de la responsabilité ex ante des très grandes plateformes.
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Titre original de l'article : Après la crise de Ceuta l’Europe doit apprendre à sécuriser ses frontières numériques