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CULTURE & LIVRES

La créativité humaine ne craint pas la création IA

La créativité humaine ne craint pas la création IA
On a beaucoup annoncé la mort de l'auteur depuis l'arrivée de ChatGPT et de ses concurrentes. La rentrée littéraire de septembre 2026 apporte le plus beau des démentis, par les livres eux-mêmes. Nous venons de publier sur ce site un dossier en quatre volets où nous avons demandé à quatre intelligences dominantes, Meta AI, ChatGPT, Claude et Gemini, de se décrire elles-mêmes et de décrire les trois autres. L'exercice a montré leur force : une capacité remarquable à brasser la culture mondiale, à synthétiser, à comparer et à se mettre en scène. Il fallait alors poser et se poser la question qui dérange : si les IA savent si bien parler des livres, que reste-t-il à ceux qui les écrivent ?

La réponse est en librairie cette semaine et elle tient en deux noms qui, à première vue, n'ont rien à voir. Elle permet de comprendre pourquoi les deux créativités n'occupent pas le même terrain et ne se menacent pas. L'IA a une culture, l'écrivain a une mémoire qui nourrit sa culture. Une IA connaît la Bible, Shakespeare et Final Fantasy VII et peut les résumer ensemble en dix secondes, mais elle n'a pas eu douze ans avec une manette et vingt ans avec l'Ecclésiaste sur la même table de nuit comme les auteurs de pure souche.

La littérature pure naît de cette cohabitation involontaire, intime, de références qui n'ont rien à faire ensemble et qui pourtant se rencontrent dans une seule vie. L'IA a une langue parfaite, l'écrivain.e a un accent. Les deux modèles, que nous mettons en exergue aujourd'hui, écrivent un français lissé et universel, alors que les grands romans actuels vont chercher la langue là où elle est cabossée, là où elle porte un exil, une cuisine, un pays d'origine. Aucun modèle ne peut inventer l'accent qu'il n'a pas entendu enfant et avec lequel il a grandi. L'IA répond vite, le roman prend son temps. Nous l'avons vu dans notre dossier, les quatre IA convergent vers l'immédiateté, l'action et l'agent qui " fait à votre place". Le grand roman fait exactement l'inverse, il prend trois cents pages pour dire ce qui tiendrait en trois paragraphes, et c'est ce détour, ce temps long, qui fait la saga familiale et qui fait le chef-d'œuvre.

C'est exactement ce que démontrent les deux événements de cette rentrée. Le premier est "Lazar" de Nelio Biedermann, l'événement que " Le Monde des Livres '' place en tête de sa sélection. Auteur suisse de 23 ans, déjà phénomène dans l'espace germanophone en 2025 pour son deuxième roman, Biedermann est salué comme la naissance d'un grand écrivain. Lazar est un roman du désastre environnemental qui refuse le pamphlet et choisit la grande forme, une saga familiale sur plusieurs générations, une résurrection au sens biblique, une narration imprégnée à la fois de la Bible, de Shakespeare et de l'univers de Final Fantasy VII. Seule une mémoire humaine de 23 ans, nourrie à la fois de culture classique et de culture vidéoludique, peut tenir ensemble sans se parodier ce grand écart et en faire un roman tenu, pas un simple collage de références. C'est la preuve par le mythe.

Le second est à l'autre bout du spectre, "C'était ça ou mourir" de Thélyson Orélien, le phénomène québécois d'origine haïtienne qui réalise un parcours sans faute avec son premier roman. Il est déjà présent sur les premières listes du Goncourt et du Renaudot et est finaliste du prix Fnac. Ici, pas de mythologie savante, mais une expérience brute, un récit d'exil et de survie où le français académique se laisse contaminer par le créole, par l'oralité, par le rythme d'une enfance à Port-au-Prince. Le titre dit tout. C'est un corps qui écrit, pas une base de données, une langue qui porte une traversée. C'est la preuve par la vie. Deux chemins opposés, l'un part du mythe pour dire le présent, l'autre part du présent vécu pour devenir mythe, et tous deux sont exactement ce que l'IA, par nature désincarnée, ne peut pas produire.

Nous commencions par affirmer que la créativité humaine ne craint pas la création IA, en réponse à tous ceux qui ont annoncé la mort de l'auteur. Après avoir laissé quatre IA parler d'elles-mêmes, nous comprenons mieux pourquoi cette affirmation est vraie et pourquoi elle fait la jonction entre notre dossier et cette rentrée. Les IA sont devenues d'excellents environnements pour brasser la culture du monde, elles savent réunir, synthétiser et accélérer. 

Les deux livres de cette rentrée nous rappellent que la littérature a une autre tâche, non pas réunir le monde, mais l'incarner dans une voix unique, avec son accent, sa mémoire d'enfance et son temps long. Loin d'avoir tué l'auteur, l'IA vient de lui rendre son territoire le plus propre, celui de l'irremplaçable humain, et c'est peut-être la meilleure nouvelle de cette rentrée 2026.