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HUMEUR

La « chance », quelle chance ?…

La « chance », quelle chance ?…
Il y est des mots qui ont tellement voyagé qu’ils ont fini par perdre leur passeport. Ils passent d’une conversation à l’autre, d’une bouche à l’autre, d’un siècle à l’autre sans que personne ne leur demande vraiment d’où ils viennent et encore moins ce qu’ils veulent dire. Ils sont partout, et c’est précisément pour cela que nous ne les voyons plus.

La chance est de ceux-là :
« J’ai eu de la chance »
« Quelle chance ! »
« Ce n’est pas de la chance, c’est le fruit du travail »
« Il n’a vraiment pas de chance »
« La chance a tourné »
« Tente ta chance »
« Bonne chance ! »…

NB LECTURES I 28 août 2026
Nous pouvons prononcer ce mot le matin en quittant quelqu’un.e, le midi et/ou le soir après quelques complications d’ami.e.s. Nous pouvons souhaiter de la chance à celui qui passe un examen, à celle/celui qui entre au bloc opératoire, à qui lance son entreprise, à qui monte dans un avion… Nous pouvons même souhaiter « bonne chance » à quelqu’un.e qui va accomplir quelque chose dont nous savons pertinemment que sa réalisation ne dépendra pas de la chance. C’est dire si nous lui faisons confiance (à la chance s’entend).

Pourtant, une réplique entendue récemment dans une série télévisée vient jeter un caillou assez lourd dans cette mare familière : « La chance est un concept, il n’a pas de réalité propre ». La phrase a quelque chose d'insolent. Elle semble presque vouloir nous faire douter ou nous retirer un objet auquel nous sommes habitués. Qu’est-ce que finalement la chance ? Dans quelle partie de l’Univers de notre inconscient se cache-t-elle ? Possède-t-elle une identité, une matière, une empreinte - numérique ou physique ? Peut-on la mesurer ? La peser ? La toucher ? La placer sous un microscope et découvrir, au fond d'une cellule, une petite particule de chance qui serait entrée là par hasard ? Évidemment non ! 

Ces questionnements ne nous empêchent pas parler d'elle comme une existence en soi. Nous lui attribuons des intentions. Elle nous favorise, nous abandonne, nous poursuit, nous sourit, nous trahit, nous rattrape... Elle « tourne ». Elle « articule/désarticule ». Elle est « insolente », « mauvaise ». Elle est même parfois injuste ou, peut-être, la plupart du temps.

Nous avons donc fabriqué une sorte de personnage invisible à qui nous confions une partie de notre espérance. La raison en est que ce ‘’concept’’ est plus confortable à utiliser plutôt que d'essayer de raconter tout ce qui a réellement produit l'événement. Nous employons souvent le mot chance lorsque nous ne savons pas très bien comment articuler les causes de ce qui nous arrive ou pourrait nous arriver. La chance devient alors une sorte de raccourci destinal, un mot-valise dans lequel nous rangeons ce qui nous échappe. Quelqu'un réussit brillamment : nous voyons son talent, son travail, ses efforts, ses rencontres, son milieu, son époque, les occasions qu'il a saisies. En fait, de quelle part exacte relève de la chance ? Dix pour cent ? Trente ? La moitié ? Personne ne le sait. C'est peut-être là, justement, la fonction de ce concept qui n’a pas de réalité propre : mettre un nom là où notre appréhension des choses s'arrête.

Cela ne signifie pas que le hasard n'existe pas. Il est des événements imprévisibles, des coïncidences, des circonstances que nous ne contrôlons pas, des distributions probabilistes, des accidents, des rencontres improbables, des bifurcations dont personne ne pouvait au préalable en connaître l'issue. La science elle-même ne promet pas un Univers entièrement transparent. Mais le hasard n'est pas nécessairement la chance. Voilà peut-être notre première confusion. Le hasard décrit une certaine absence de détermination prévisible là où la chance, elle, introduit immédiatement un point de vue humain. Un événement n'est pas simplement aléatoire, il devient « chanceux ou malchanceux ».

Dire « j'ai réussi parce que j'ai travaillé » n'est pas exactement la même chose que de dire « j'ai eu de la chance » tout court. Dans le premier récit, je suis l'auteur. Dans le second, je reconnais une part d'imprévisible. Inversement, dire à quelqu'un.e qui échoue qu'elle/il « n'a pas eu de chance » peut être une façon très élégante de ne pas s’attarder sur les causes de son échec. Le mot devient alors une sorte de coussin verbal, il amortit la réalité. Car, au final, dire qu’on « n'a pas eu de chance » est phrase magnifique pour éviter de poser les questions embarrassantes liées à cette ‘’malchance’’ : Les bonnes compétences ? Les bonnes relations ? Les bons moyens ? Le bon endroit et le bon moment ?...

Il existe une autre singularité de ce concept. Nous utilisons le mot chance pour parler de l'avenir. « Bonne chance ! ». C'est probablement l'un des usages les plus étranges. Nous souhaitons quelque chose que nous ne possédons pas, que nous ne contrôlons pas et dont nous ne savons même pas si cela existe comme force identifiable. Pourquoi ? Parce que l'être humain supporte mal l'incertitude. Avant l'examen, l'opération, le voyage, l'entretien d'embauche ou la rencontre amoureuse… Nous ne savons pas ce qui va arriver, alors nous lançons dans l'air ces deux mots : « Bonne chance ! » qui ne changent rien au réel. Mais ils changent quelque chose en nous. Et c'est peut-être là que la chance possède finalement sa réalité la plus solide. Pas dans le monde. Dans le langage. Nous savons parfaitement qu'un « bonne chance » ne modifie pas les lois de la physique. Pourtant nous le disons. Et celle/celui qui l'entend comprend autre chose : je pense à toi, j'espère que cela ira bien, je ne peux rien faire pour toi, mais je suis avec toi de tout cœur dans cette incertitude.

On en convient, la chance n'a peut-être pas de réalité propre. Mais le mot, lui, a des effets bien réels. C'est une chose que nous oublions souvent avec les mots. Nous les employons comme des pièces de monnaie usées, sans regarder ce qu'elles achètent en fait :

Chance achète du hasard
Mérite achète de la réussite
Échec achète de la responsabilité
Destin achète de l'inévitable
Talent achète parfois de la naissance
Travail achète parfois de la justification…

Nous distribuons ces mots avec une facilité déconcertante. Peut-être faudrait-il parfois arrêter la conversation au milieu d'une phrase : « Il a eu de la chance » mais laquelle ? Celle d'être né là où il est né ? Celle d'avoir rencontré telle personne ? Celle d'avoir échappé à tel accident ? Celle d'avoir saisi une occasion ? Celle d'avoir travaillé au moment où le monde avait précisément besoin de son travail ? Celle d'avoir bénéficié d'une erreur commise par quelqu'un d'autre ? Ou simplement celle d'être encore vivant pour raconter l'histoire ?

Cette dernière hypothèse est peut-être la plus emblématique. Nous appelons souvent chance ce que nous découvrons après coup. Nous le savons lorsque nous regardons en arrière. La chance serait alors une espèce de lumière rétrospective. Nous vivons les événements dans l'incertitude puis, une fois le résultat connu, nous réorganisons le passé. Nous sélectionnons les bifurcations, les rencontres, les retards, les appels téléphoniques, les portes ouvertes ou fermées. Nous reconstruisons une trajectoire et, au bout du récit, nous posons une étiquette : chance. C'est pratique !

C'est humain en fait. Et c'est en toute probabilité faux. Ou plutôt, cela est vrai d'une manière qui ne ressemble pas à la vérité d'une chose. La chance n'est certainement pas un objet du monde. Elle serait une interprétation du monde. Alors, forcément, notre vocabulaire quotidien commence à nous apparaître sous un jour légèrement interpellatif. Nous parlons de « coups de chance », comme si le réel distribuait des ‘’offrandes’’. Nous invoquons la « malchance », comme si le mal possédait une adresse personnelle. De « chance insolente », comme si certains individus avaient offensé les règles de distribution/répartition universelle des ‘’bonnes ou mauvaises’’ choses. Et, lorsque notre devenir ‘’sombre’’ dans l’inconnu, nous pensons anachroniquement que « la chance finit toujours par tourner ».

Quelle merveilleuse superstition moderne !
Nous avons remplacé les dieux par un mot en cinq lettres. Et peut-être qu'au fond, nous continuons à chercher la même chose : une intention derrière ce qui nous arrive. L'esprit humain déteste le vide.
Lorsqu'un événement survient, nous appréhendons une cause, une explication, une histoire. Et lorsque la cause nous échappe, c’est là que nous inventons un personnage discret, la chance. Elle arrive sans prévenir. Elle repart sans explication. Elle ne répond jamais aux questions. Et, curieusement, nous continuons à lui faire confiance. Peut-être parce qu'elle nous rend un service immense en nous permettant de reconnaître que nous ne sommes pas, ou pas entièrement en tout cas, les auteurs de nos vies.

Nous aimerions croire que tout dépend de nous. Puis un événement arrive et nous rappelle brutalement le contraire. Nous aimerions croire que tout est écrit. Puis un fait inattendu bouleverse notre trajectoire. Entre les deux, nous avons inventé la chance. Une petite passerelle entre notre désir de contrôler le monde et notre expérience permanente et immanente de son imprévisibilité.

Alors, la chance existe-t-elle ?
Si la question signifie : existe-t-il dans l'univers une force appelée « la chance », qui distribue les événements favorables ou défavorables ? Rien ne nous oblige à le croire. Mais si la question signifie : le mot chance désigne-t-il quelque chose de réel dans notre expérience humaine ? - La réponse devient beaucoup plus compliquée. Parce qu'un concept peut ne pas avoir d’existence propre et refléter pourtant une immense puissance. L'amour n'est pas un objet posé quelque part. La liberté n'est pas un corps objectif en soi. La justice n'a pas de poids mesurable. Le temps ne se tient pas dans une boîte. Et pourtant nous organisons nos existences autour de ces mots.

La chance appartient peut-être à cette famille étrange des réalités qui n'existent pas comme objets, mais qui sont là, vivants, par les effets qu'elles produisent sur notre manière de penser, de parler et d'agir. La chance n'a pas de réalité propre. Mais nous, nous avons besoin de lui en donner une. Alors nous la cherchons partout. Dans une rencontre. Dans un retard. Dans une naissance. Dans un accident évité. Dans un billet gagnant. Dans un amour qui arrive au mauvais moment et devient, malgré tout, le bon. Dans une vie entière dont nous ne savons jamais, au moment où nous la vivons, quelles seraient les circonstances que nous appellerons plus tard « la chance ». Peut-être qu'il faudrait simplement se méfier un peu plus des mots que nous croyons connaître. Car certains ne sont pas innocents. Ils ne se contentent pas de décrire le monde. Ils le découpent pour nous et, parfois, en un seul mot dont on ne cernera jamais les essences.

« La chance. » Nous avons dit le mot. Nous avons cru avoir expliqué. Et c'est précisément à cet instant que l'histoire commence. Un « mot cavalier », utilisé « n'importe où, n'importe quand et par tout le monde ». Ce qui installe dès le départ une distance amusée à l'égard de notre façon de manier les grands mots comme s'ils allaient de soi. Il y a là une petite mécanique qui paraît féconde : prendre un mot que tout le monde croit comprendre, lui retirer momentanément son évidence puis regarder ce qu'il en reste.

La « chance n'a pas de réalité propre » dit la réplique, notre atout de départ de cette ‘’réflexion anecdotique’’. Elle nous a permis néanmoins de pousser le mot (chance) dans ses retranchements, parfois rationnellement, parfois avec une pointe d'absurde - jusqu'à lui faire avouer ce qu'il dissimule.