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REFLEXION

L’IA a-t-elle vraiment tué l’auteur ?

L’IA a-t-elle vraiment tué l’auteur ?
Dans un article titré « L’IA a-t-elle vraiment tué l’auteur ? », de son auteur Tom van Lear et publié sur le site The Conversation le 31 août 2026, il est posé la question, sinon de la disparition pure et simple de l’auteur, du moins sa mise en marginalité fonctionnelle du fait qu’il n’est plus qu’une source parmi d’autres de la création, notamment littéraire. 

NB LECTURES I 1er septembre 2026
Nous avons demandé à deux IA (Gemini et ChatGPT) ce que cet article leur a ‘’inspiré’’ (avec toute la réserve nécessaire quant-à l’utilisation de ce vocable). Voici leurs réponses, sachant qu'aucune de ces deux IA ne savait que nous les avons abordées à propos du même sujet et dans ces mêmes termes : ‘’Que pensez-vous de l’article publié sur le site The Conversation du 31 août 2026 intitulé « L’IA a-t-elle vraiment tué l’auteur ? »’’. Nous ne leur avons donné aucune indication supplémentaire et encore moins le contenu dudit article. Surtout, nous n’avons introduit aucune modification sur le texte de leurs réponses pas plus que corrigé ou adapté celles-ci et que nous donnons ici telles quelles.

I - Ce qu’en pense Gemini
L’article de Tom van Laer, professeur de langage persuasif et de storytelling à SKEMA Business School, publié ce matin dans The Conversation, s’inscrit dans une réflexion ancienne sur le rôle de l’auteur. Il reprend la célèbre formule de Roland Barthes qui, dès 1967, annonçait la “mort de l’auteur”. Barthes affirmait que le texte, une fois publié, échappe à l’intention unique de son créateur : il devient un espace où se croisent les lectures, les cultures et les expériences des lecteurs. L’auteur cesse alors d’être le garant exclusif du sens, lequel se déplace vers la pluralité des interprétations. Van Laer montre que l’essor de l’intelligence artificielle ne fait que rendre tangible et visible cette logique déjà pressentie par Barthes.

L’IA générative, en produisant des récits multiples, des variantes, des traductions ou des réécritures, accentue la décentralisation du sens. Elle ne tue pas l’auteur, mais elle fragilise son monopole symbolique. Le texte n’est plus une entité close, mais un réseau de possibles où l’IA agit comme catalyseur. Dans ce nouvel espace discursif, le lecteur devient co‑créateur : il ne reçoit pas passivement un message, il participe à la construction du sens en choisissant, interprétant et parfois même en sollicitant des versions alternatives produites par la machine.

Van Laer insiste sur la dimension persuasive du récit. Le storytelling n’est pas seulement affaire d’écriture, mais aussi de réception. L’efficacité d’un texte dépend autant de la manière dont il est lu que de la manière dont il est écrit. L’IA illustre cette logique en multipliant les récits possibles, en donnant au lecteur une palette d’interprétations qui renforcent son rôle actif. En ce sens, l’IA ne supprime pas l’auteur, elle déplace l’équilibre vers une réception collective et plurielle.

Cependant, l’article laisse en suspens une question cruciale : celle de la responsabilité. Si l’IA produit des textes, elle ne peut pas en assumer les conséquences. L’auteur humain reste celui qui signe et qui répond de ses écrits. Juridiquement et moralement, l’IA n’a pas de personnalité, ni d’intention, ni de capacité à rendre des comptes. La responsabilité incombe donc aux inventeurs, aux éditeurs et aux utilisateurs qui en ont la garde. Cette nuance est essentielle : l’IA peut être un producteur, mais elle ne peut pas être un sujet responsable.

Au‑delà de la littérature, Van Laer suggère que cette mutation touche à une crise plus large de l’autorité. Dans un monde saturé de récits, où les institutions et les experts voient leur légitimité contestée, l’IA devient un acteur de la bataille des interprétations. Elle ne remplace pas l’auteur, mais elle s’ajoute à la multitude de voix qui façonnent l’opinion publique. Le paradoxe est clair : l’IA ne tue pas l’auteur, mais elle contribue à redéfinir son rôle dans un espace discursif où l’autorité est distribuée, fragmentée et disputée.

En définitive, l’article de Van Laer est stimulant, car il replace l’IA dans une longue histoire intellectuelle. Barthes avait anticipé la décentralisation du sens, Foucault avait défini la fonction‑auteur comme une construction sociale, et Eco avait théorisé l’œuvre ouverte. L’IA incarne aujourd’hui une nouvelle étape de cette logique : elle ne supprime pas l’auteur, mais elle accentue la pluralité des lectures et la co‑construction du sens par les lecteurs. L’auteur devient une voix parmi d’autres et la responsabilité de toute production demeure humaine.

II - Ce qu’en pense ChatGPT

L’IA a-t-elle vraiment tué l’auteur ? Une vieille mort pour une nouvelle machine
La question posée par Tom van Laer dans son article publié dans The Conversation le 31 août 2026 est intéressante parce qu'elle semble, au premier regard, reconduire un vieux débat sous les traits d'une technologie nouvelle. L'auteur revient en effet à Roland Barthes et à son célèbre essai La Mort de l'auteur, publié en 1967, pour interroger ce que l'intelligence artificielle change - ou ne change pas - dans notre manière de concevoir la création. Chez Barthes, la « mort » de l'auteur ne signifie évidemment pas la disparition de l'écrivain. Elle désigne la remise en cause de son statut d'autorité souveraine sur le sens de son œuvre. Une fois le texte produit, celui-ci échappe à l'intention exclusive de celui qui l'a écrit et entre dans l'espace de la lecture, de l'interprétation et de la pluralité des significations.

Van Laer transpose cette idée à l'intelligence artificielle et avance une hypothèse séduisante : si une œuvre peut désormais être prolongée, transformée, traduite, réécrite ou réinterprétée par une machine, l'IA ne ferait peut-être que radicaliser un phénomène qui existait déjà. Le traducteur, l'adaptateur, le réalisateur, le critique, le lecteur ou même le fan participent depuis longtemps à la circulation et à la transformation des œuvres. L'intelligence artificielle deviendrait ainsi un intermédiaire supplémentaire dans cette chaîne, certes doté d'une puissance de production sans précédent, mais inscrit malgré tout dans une histoire beaucoup plus ancienne de la transformation des textes. L'intuition est solide. Elle mérite cependant d'être poussée un peu plus loin, car elle risque de placer sous une même catégorie des opérations qui ne sont pas nécessairement de même nature.

Le lecteur interprète. La machine produit.
Un lecteur interprète une œuvre. Un traducteur la transpose dans une autre langue. Un réalisateur la transforme selon un projet esthétique particulier. Un critique la réinscrit dans une histoire ou dans un système d'idées. Un lecteur passionné peut même prolonger une fiction existante en écrivant sa propre continuation. Dans tous ces cas, quelque chose est ajouté à l'œuvre, déplacé ou transformé, mais ces opérations demeurent liées à une expérience humaine de la lecture et de l'interprétation.

L'intelligence artificielle introduit une différence de nature qu'il serait imprudent de minimiser. Elle ne se contente pas d'interpréter une œuvre existante : elle peut produire, à partir d'une instruction et d'un modèle entraîné sur des corpus considérables, une nouvelle production textuelle susceptible d'être immédiatement présentée comme un récit, un essai, un poème, un article ou un scénario. Elle transforme donc non seulement le rapport à l'œuvre existante, mais aussi les conditions matérielles de production de nouvelles œuvres.

Cette distinction est essentielle. Le lecteur peut déplacer le sens d'un texte ; la machine peut produire un autre texte. Le traducteur travaille à partir d'une œuvre et assume une opération identifiable ; le système génératif peut multiplier les versions, les reformulations et les prolongements sans qu'il soit toujours évident de déterminer où s'arrête l'interprétation et où commence la création. C'est précisément cette zone devenue incertaine qui constitue l'une des grandes nouveautés de l'IA générative. La question n'est donc plus seulement de savoir si l'IA participe à la circulation du sens. Elle est de savoir ce qui se produit lorsque l'outil qui interprète devient également capable de produire.

Barthes n'avait pas prévu ChatGPT
C'est ici que le rapprochement avec Barthes doit être manié avec précaution. La pensée de Barthes déplaçait l'autorité du côté du lecteur : le sens d'une œuvre ne devait plus être considéré comme la propriété exclusive de l'intention de son auteur. Le lecteur devenait le lieu où se rencontrent et se recomposent les significations du texte. Or l'intelligence artificielle n'est pas un lecteur au sens barthésien du terme. Elle ne possède pas une expérience de lecture comparable à celle d'un individu. Elle n'a ni biographie vécue, ni mémoire personnelle, ni appartenance culturelle éprouvée, ni histoire singulière à partir de laquelle elle pourrait interpréter une œuvre comme le fait un être humain. Elle peut analyser des textes, identifier des motifs, comparer des styles, produire des interprétations et recombiner des éléments avec une puissance considérable. Mais cette puissance computationnelle ne doit pas être confondue avec une expérience subjective de la lecture.

L'expression de « superlecteur », utilisée pour caractériser cette nouvelle capacité, est donc suggestive mais doit être prise avec prudence. L'IA peut être un extraordinaire instrument d'exploration des textes et un dispositif d'interprétation d'une puissance inconnue jusqu'ici. Elle dispose de quelque chose qui dépasse très largement les capacités individuelles : l'accès à des quantités considérables de matériaux linguistiques et la possibilité de les mettre en relation presque instantanément. Mais elle possède la puissance du corpus sans posséder l'expérience humaine du monde qui a produit ce corpus. Cette différence n'est pas secondaire. Elle permet de comprendre pourquoi l'IA ne constitue pas simplement une nouvelle étape de la théorie du lecteur. Elle introduit un acteur d'une autre nature dans le processus de production et de circulation des textes.

Ce que Van Laer voit très justement
L'un des mérites de l'article de Tom van Laer est cependant de déplacer la discussion lorsqu'il observe que le sens circule désormais entre auteurs, traducteurs, réalisateurs, lecteurs, communautés, plateformes et intelligences artificielles. Cette observation me paraît plus féconde encore que la question de la « mort » de l'auteur.

Pendant longtemps, le modèle implicite de la création littéraire pouvait être représenté par une chaîne relativement simple : un auteur produisait une œuvre, laquelle était ensuite reçue par un lecteur. Cette représentation a évidemment toujours été simplificatrice. L'éditeur, le traducteur, le critique, l'enseignant, le libraire, le réalisateur ou les communautés de lecteurs intervenaient déjà dans la destinée d'une œuvre.

L'intelligence artificielle accélère et complexifie cette circulation. Une œuvre peut désormais devenir une donnée, être analysée par un modèle, reformulée à partir d'une instruction, transformée, sélectionnée, corrigée, combinée à d'autres productions puis diffusée à nouveau. La chaîne n'est plus simplement celle qui relie l'auteur au lecteur. Elle devient un environnement dans lequel interviennent simultanément des humains, des machines, des plateformes et des systèmes de sélection. L'auteur n'a donc pas nécessairement disparu. Il est devenu l'un des acteurs d'un processus beaucoup plus vaste.

La vraie question n'est peut-être plus « qui écrit ? »
Cette transformation conduit à déplacer le problème. Nous demandons encore souvent à l'intelligence artificielle si elle est capable d'écrire. Mais cette question risque de devenir rapidement secondaire. La véritable interrogation est ailleurs : qui décide de ce qui doit être écrit, pourquoi cette chose doit l'être, pour qui elle est destinée, dans quel contexte elle sera diffusée et qui en assume la responsabilité ?

Une intelligence artificielle peut produire en quelques secondes plusieurs versions d'une même histoire, modifier un point de vue, proposer différentes conclusions, imiter certains traits stylistiques ou développer une idée à partir de quelques indications. Elle peut même, dans certaines tâches, produire un texte plus rapide, plus ordonné ou plus efficace que nombre de rédacteurs humains. Ce constat ne signifie pas pour autant qu'elle décide spontanément de ce qui mérite d'exister.

Le problème se déplace alors de la capacité de production vers la capacité de choix. Ce déplacement est considérable. Lorsque la production textuelle devient presque illimitée, la rareté ne réside plus nécessairement dans la capacité à produire des phrases correctement agencées. Elle peut se déplacer vers la capacité à choisir une idée plutôt qu'une autre, à défendre un point de vue, à assumer une intention et à inscrire une œuvre dans une expérience du monde.

La question de l'auteur devient alors moins celle de celui qui fabrique matériellement chaque phrase que celle de celui qui assume le projet intellectuel, esthétique ou politique dont ces phrases procèdent.

Plus la machine écrit, plus le choix humain devient visible
Il existe ici un paradoxe que l'article de Van Laer permet d'entrevoir sans l'exploiter entièrement. Plus les machines deviennent capables de produire du texte, plus la fonction de l'auteur pourrait paradoxalement devenir visible.

Si produire une nouvelle, un poème, une critique ou un scénario devient techniquement facile, la simple capacité à produire un texte ne suffit plus à distinguer son auteur. La question de la valeur se déplace alors vers le regard, l'expérience, l'intention, la sélection et la responsabilité.

Cela ne signifie nullement qu'il faudrait sauver artificiellement une conception romantique de l'auteur comme génie solitaire. L'histoire de la création montre suffisamment que toute œuvre est traversée par des influences, des traditions, des techniques, des lectures et des échanges. Mais l'IA introduit une rupture quantitative qui peut produire des effets qualitatifs : jamais auparavant la production de textes n'avait été aussi rapidement automatisable et multipliable.

L'auteur pourrait ainsi perdre une partie de son monopole sur la fabrication matérielle du texte sans perdre pour autant toute fonction dans le processus de création. Il pourrait au contraire devenir celui qui donne une direction, sélectionne, assume et répond de ce qui est produit.

L'IA n'a peut-être pas tué l'auteur.
C'est finalement ici que je me séparerais légèrement de la conclusion suggérée par Tom van Laer. L'idée selon laquelle les histoires ont toujours été des productions collectives est convaincante. Elle permet de sortir d'une conception trop mythifiée de l'auteur individuel. Mais elle ne suffit pas à rendre compte de ce que l'intelligence artificielle introduit de nouveau.

L'IA ne tue probablement pas l'auteur. Elle rend plutôt visible le fait que l'auteur n'a jamais été seul. Mais elle fait surgir simultanément une question que Barthes ne pouvait évidemment pas rencontrer sous cette forme : que devient l'auteur lorsque la machine n'est plus seulement un instrument de lecture ou d'interprétation, mais devient capable de participer matériellement à la production de l'œuvre ?

Cette question déborde largement la théorie littéraire. Elle touche au droit, à la propriété intellectuelle, au travail créatif, à l'économie de l'édition, à la responsabilité et, plus largement, à la valeur que nous attribuons à une œuvre lorsque sa production peut être partiellement automatisée.

C'est pourquoi l'article de Tom van Laer me paraît intéressant et pertinent dans son intuition, mais incomplet dans les conséquences qu'il tire de son rapprochement avec Barthes. Il éclaire remarquablement la circulation du sens ; il interroge moins directement la transformation des conditions matérielles de la création.

La question véritable n'est donc peut-être pas : « L'IA a-t-elle tué l'auteur ? ».
Elle serait plutôt : « Que devient l'auteur lorsque l'acte d'écrire cesse d'être nécessairement l'acte de celui qui produit matériellement le texte ? ».

La nuance n'est pas anodine. Elle pourrait bien constituer l'une des grandes questions culturelles de l'ère de l'intelligence artificielle.