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ANALYSE
Hannah Arendt face à l’antisémitisme : Les intuitions d'une pensée précurseur
À la fin des années 1930, alors que le nazisme a déjà détruit la démocratie allemande mais que l’ampleur de la catastrophe à venir reste encore inconcevable, Hannah Arendt entreprend une vaste réflexion sur l’histoire de l’antisémitisme. Un manuscrit inachevé, généralement situé en 1937-1938, permet de retrouver les premières formes d’une pensée qui conduira, après la guerre, aux Origines du totalitarisme.
Lorsqu’on relit aujourd’hui les premiers travaux de Hannah Arendt sur l’antisémitisme, il est tentant de parler de prescience. La philosophe aurait compris avant beaucoup d’autres que l’arrivée de Hitler au pouvoir ne constituait pas un simple épisode de l’histoire politique allemande mais qu’elle annonçait une transformation beaucoup plus profonde de l’Europe. Cette lecture contient une part de vérité, mais elle doit être maniée avec précaution. En 1937-1938 en effet, la dictature nazie n’est plus une menace hypothétique : Hitler est au pouvoir depuis 1933, les institutions démocratiques ont été détruites, les opposants sont persécutés et les lois de Nuremberg ont été adoptées en septembre 1935. Arendt n’est donc pas en train de découvrir la dictature au moment où elle écrit. Ce qu’elle comprend avec une acuité particulière est plutôt la signification historique de la rupture de 1933 et la profondeur du phénomène antisémite qui l’accompagne. Elle refuse notamment de considérer l’antisémitisme comme un simple préjugé ancien ou comme une manifestation passagère de la politique allemande. Elle cherche à comprendre comment une hostilité envers les Juifs, dont les formes existaient depuis longtemps, a pu devenir une force politique capable de remettre en cause leur appartenance même à la communauté nationale.
Cette réflexion prend forme dans l’exil parisien. Arendt a quitté l’Allemagne en 1933, après avoir été brièvement arrêtée par la Gestapo en raison de son travail de documentation sur la propagande antisémite. À Paris, elle s’engage notamment dans des activités liées à la jeunesse juive et au sionisme. En 1935, elle fonde la branche française de la Youth Aliyah et séjourne plusieurs mois en Palestine. À partir de 1937, elle se retire progressivement de ses activités pratiques afin de reprendre son travail scientifique. Sa propre chronologie biographique indique qu’elle entreprend alors une histoire de l’antisémitisme et donne des conférences.
Les documents conservés permettent aujourd’hui de distinguer plusieurs étapes de cette recherche. Une conférence intitulée Die Judenfrage (La question juive) est notamment associée à 1937-1938, tandis que des recherches récentes ont identifié des notes correspondant à une série de conférences données en novembre 1935 à la Freie Deutsche Hochschule de Paris. Il est donc plus prudent de parler d’un travail engagé au milieu des années 1930 et progressivement élaboré entre les conférences et les différents états manuscrits, plutôt que de rattacher mécaniquement le manuscrit conservé à une seule série de conférences.
Un projet beaucoup plus ancien qu’il n’y paraît
Le travail sur l’antisémitisme n’apparaît d’ailleurs pas soudainement en 1937. Dès 1934, Arendt avait annoncé un projet consacré à l’histoire et aux transformations de l’antisémitisme moderne. Elle avait alors déjà commencé à réfléchir à la manière dont l’émancipation et l’assimilation des Juifs allemands avaient modifié leur rapport à la société majoritaire. Son travail sur Rahel Varnhagen, commencé auparavant et poursuivi à Paris, appartient au même univers intellectuel : il l’amène à examiner l’histoire des Juifs allemands, les ambiguïtés de l’assimilation et les tensions entre identité juive, la société bourgeoise et la culture allemande. Les recherches ultérieures sur son « livre sur l’antisémitisme » montrent que ces travaux constituent une étape importante dans la genèse des Origines du totalitarisme.
Le document conservé aujourd’hui dans les Hannah Arendt Papers de la Library of Congress doit cependant être décrit avec précision. Le catalogue des archives le répertorie sous le titre allemand Antisemitismus, dans la rubrique des essais et conférences, et en conserve les pages 1 à 78 puis 79 à 159 : l’ensemble conservé représente donc 159 pages. Le catalogue le donne toutefois comme texte non daté. C’est l’édition critique de Thomas Meyer, publiée en 2024 dans Vorträge und Aufsätze 1930-1938, qui classe ce texte sous « 1937/38 - Geschichte des Antisemitismus ». Cette différence entre le classement archivistique et la datation éditoriale doit être présente à l’esprit : parler d’un « manuscrit de 1937-1938 » est légitime dans le cadre de l’édition critique, mais il serait plus rigoureux de préciser qu’il s’agit d’un manuscrit généralement situé en 1937-1938, et non d’un document portant une date certaine dans le catalogue de la Library of Congress.
Le texte est par ailleurs manifestement inachevé. La dernière section conservée porte sur « L’aristocratie devient antisémite » et le manuscrit renvoie encore à un chapitre suivant. Il ne s’agit donc pas d’un ouvrage achevé dont Arendt aurait simplement différé la publication. Il faut plutôt y voir un état de travail important d’un projet beaucoup plus vaste. Le fait que le manuscrit ait été destiné à une utilisation ultérieure, et probablement à la publication, ressort également de sa présentation matérielle et de certaines indications internes. Mais il faut éviter d'affirmer qu'il s'agit sans réserve du « livre définitif » qu'Arendt préparait : les documents conservés témoignent précisément d'un projet en évolution.
Pourquoi commencer par le XVIIIe siècle ?
La première caractéristique frappante de ce texte est son choix chronologique. Arendt ne commence ni avec Hitler ni avec le mouvement nazi et encore moins avec l’antisémitisme politique du XIXe siècle. Elle remonte aux débats intellectuels qui entourent l’émancipation des Juifs en Europe. Elle ouvre son étude avec Christian Wilhelm Dohm et son Über die bürgerliche Verbesserung der Juden, publié en 1781, avant d’interpeller Johann Andreas Eisenmenger et son Entdecktes Judenthum, paru en 1701. Elle introduit ensuite Carl Wilhelm Friedrich Grattenauer, auteur de Wider die Juden en 1803, puis les milieux du romantisme politique allemand et, plus loin, Wilhelm Marr et son Der Sieg des Judenthums über das Germanentum, publié en 1879. Cette succession permet de suivre les transformations de l’hostilité envers les Juifs plutôt que de considérer celle-ci comme une réalité immuable.
Ce choix révèle déjà l’une des idées fondamentales d’Arendt : l’antisémitisme moderne ne peut pas être simplement assimilé à l’antijudaïsme religieux des siècles précédents. Les deux phénomènes entretiennent évidemment des liens historiques, mais ils ne remplissent pas nécessairement les mêmes fonctions sociales et politiques. L’antijudaïsme chrétien s’inscrivait principalement dans un univers religieux alors que l’antisémitisme moderne se développe dans une Europe transformée par les Lumières, l’émancipation, la formation des États-nations, le nationalisme et les nouvelles divisions sociales. Pour comprendre son apparition, il faut donc suivre les mutations de la société européenne elle-même.
Le problème posé par Arendt n’est dès lors pas simplement : « Pourquoi certains Européens détestent-ils les Juifs ? ». Sa question est plus exigeante : comment un préjugé peut-il se transformer en phénomène politique ? À quelles conditions une hostilité sociale peut-elle devenir une idéologie, trouver des relais dans différents groupes sociaux et finir par être intégrée à un mouvement politique ? - C’est cette transformation qui intéresse particulièrement Arendt, et non la recherche d’une cause unique et intemporelle de l’antisémitisme.
Le paradoxe de l’émancipation
Cette approche conduit à l’un des problèmes les plus importants du manuscrit : le paradoxe de l’émancipation. Au cours des XVIIIe et XIXe siècles, l’émancipation juridique et l’intégration sociale des Juifs semblent progressivement réduire les anciennes barrières qui les séparaient de la majorité chrétienne. L’accès à la citoyenneté, à l’éducation, aux professions et à la vie publique permet à de nombreux Juifs européens de s’intégrer profondément aux sociétés dans lesquelles ils vivent.
L’assimilation semble alors constituer la réponse historique à l’ancienne « question juive ». Mais l’histoire allemande du XXe siècle montre que cette évolution n’était pas irréversible. C’est précisément ce que révèle l’expérience de 1933. Des Juifs allemands, qui avaient pu se considérer comme pleinement intégrés, découvrent soudain que leur appartenance à la nation peut être définie contre eux. L’assimilation culturelle, la réussite sociale et parfois même l’abandon des pratiques religieuses ne suffisent plus à les protéger. La politique antisémite du régime les ramène à une identité collective qu’ils avaient parfois cherché à rendre secondaire dans leur propre existence.
Cette rupture est particulièrement importante pour Arendt parce qu’elle montre les limites d’une conception purement sociale de l’intégration. Être intégré à une société ne signifie pas nécessairement être politiquement protégé. Une personne peut être reconnue comme membre de la société et perdre presque immédiatement cette reconnaissance lorsque l’État modifie les critères de l’appartenance nationale. Cette expérience contribuera plus tard à nourrir la réflexion d’Arendt sur les apatrides, les réfugiés et la perte des droits politiques.
Une histoire des groupes sociaux, pas seulement des idées
Le manuscrit s’intéresse également aux milieux sociaux dans lesquels l’antisémitisme se développe. C’est le sens de l’importance accordée à l’aristocratie, à la bourgeoisie et à leurs rapports avec les Juifs et l’État. Le titre de la dernière section conservée, « L’aristocratie devient antisémite », montre que l’analyse cherche à déterminer qui devient antisémite, dans quelles circonstances et pour quelles raisons. Arendt ne considère pas l’antisémitisme comme une idéologie adoptée uniformément par toute une société, elle cherche plutôt à suivre les intérêts, les rivalités et les transformations sociales qui permettent à certaines représentations de se diffuser.
Cette dimension est essentielle parce qu’elle ne limite pas l’apport d’Arendt à une simple histoire des doctrines antisémites. Les auteurs qu’elle étudie comptent, mais ils ne sont pas étudiés isolément. Grattenauer, les cercles de la « Table chrétienne-allemande », certains représentants du romantisme politique permettent de suivre la transformation d’un vocabulaire hostile aux Juifs en un langage politique. L’antisémitisme devient progressivement associé à des conflits concernant la nation, l’État, l’émancipation et la place des Juifs dans la société allemande. Les travaux consacrés à ce manuscrit soulignent précisément l’importance qu’Arendt accorde au passage d’un antisémitisme social à un antisémitisme politique.
NB : Ce texte a été écrit et documenté, dans sa version initiale, avec l’aide de l’IA (combinaison de plusieurs IA sources). Le rendu final a été conçu, adapté et relu dans sa version finale par la Rédaction de NB LECTURE.
A suivre : Le nationalisme change la nature de la « question juive ».
Lorsqu’on relit aujourd’hui les premiers travaux de Hannah Arendt sur l’antisémitisme, il est tentant de parler de prescience. La philosophe aurait compris avant beaucoup d’autres que l’arrivée de Hitler au pouvoir ne constituait pas un simple épisode de l’histoire politique allemande mais qu’elle annonçait une transformation beaucoup plus profonde de l’Europe. Cette lecture contient une part de vérité, mais elle doit être maniée avec précaution. En 1937-1938 en effet, la dictature nazie n’est plus une menace hypothétique : Hitler est au pouvoir depuis 1933, les institutions démocratiques ont été détruites, les opposants sont persécutés et les lois de Nuremberg ont été adoptées en septembre 1935. Arendt n’est donc pas en train de découvrir la dictature au moment où elle écrit. Ce qu’elle comprend avec une acuité particulière est plutôt la signification historique de la rupture de 1933 et la profondeur du phénomène antisémite qui l’accompagne. Elle refuse notamment de considérer l’antisémitisme comme un simple préjugé ancien ou comme une manifestation passagère de la politique allemande. Elle cherche à comprendre comment une hostilité envers les Juifs, dont les formes existaient depuis longtemps, a pu devenir une force politique capable de remettre en cause leur appartenance même à la communauté nationale.
Cette réflexion prend forme dans l’exil parisien. Arendt a quitté l’Allemagne en 1933, après avoir été brièvement arrêtée par la Gestapo en raison de son travail de documentation sur la propagande antisémite. À Paris, elle s’engage notamment dans des activités liées à la jeunesse juive et au sionisme. En 1935, elle fonde la branche française de la Youth Aliyah et séjourne plusieurs mois en Palestine. À partir de 1937, elle se retire progressivement de ses activités pratiques afin de reprendre son travail scientifique. Sa propre chronologie biographique indique qu’elle entreprend alors une histoire de l’antisémitisme et donne des conférences.
Les documents conservés permettent aujourd’hui de distinguer plusieurs étapes de cette recherche. Une conférence intitulée Die Judenfrage (La question juive) est notamment associée à 1937-1938, tandis que des recherches récentes ont identifié des notes correspondant à une série de conférences données en novembre 1935 à la Freie Deutsche Hochschule de Paris. Il est donc plus prudent de parler d’un travail engagé au milieu des années 1930 et progressivement élaboré entre les conférences et les différents états manuscrits, plutôt que de rattacher mécaniquement le manuscrit conservé à une seule série de conférences.
Un projet beaucoup plus ancien qu’il n’y paraît
Le travail sur l’antisémitisme n’apparaît d’ailleurs pas soudainement en 1937. Dès 1934, Arendt avait annoncé un projet consacré à l’histoire et aux transformations de l’antisémitisme moderne. Elle avait alors déjà commencé à réfléchir à la manière dont l’émancipation et l’assimilation des Juifs allemands avaient modifié leur rapport à la société majoritaire. Son travail sur Rahel Varnhagen, commencé auparavant et poursuivi à Paris, appartient au même univers intellectuel : il l’amène à examiner l’histoire des Juifs allemands, les ambiguïtés de l’assimilation et les tensions entre identité juive, la société bourgeoise et la culture allemande. Les recherches ultérieures sur son « livre sur l’antisémitisme » montrent que ces travaux constituent une étape importante dans la genèse des Origines du totalitarisme.
Le document conservé aujourd’hui dans les Hannah Arendt Papers de la Library of Congress doit cependant être décrit avec précision. Le catalogue des archives le répertorie sous le titre allemand Antisemitismus, dans la rubrique des essais et conférences, et en conserve les pages 1 à 78 puis 79 à 159 : l’ensemble conservé représente donc 159 pages. Le catalogue le donne toutefois comme texte non daté. C’est l’édition critique de Thomas Meyer, publiée en 2024 dans Vorträge und Aufsätze 1930-1938, qui classe ce texte sous « 1937/38 - Geschichte des Antisemitismus ». Cette différence entre le classement archivistique et la datation éditoriale doit être présente à l’esprit : parler d’un « manuscrit de 1937-1938 » est légitime dans le cadre de l’édition critique, mais il serait plus rigoureux de préciser qu’il s’agit d’un manuscrit généralement situé en 1937-1938, et non d’un document portant une date certaine dans le catalogue de la Library of Congress.
Le texte est par ailleurs manifestement inachevé. La dernière section conservée porte sur « L’aristocratie devient antisémite » et le manuscrit renvoie encore à un chapitre suivant. Il ne s’agit donc pas d’un ouvrage achevé dont Arendt aurait simplement différé la publication. Il faut plutôt y voir un état de travail important d’un projet beaucoup plus vaste. Le fait que le manuscrit ait été destiné à une utilisation ultérieure, et probablement à la publication, ressort également de sa présentation matérielle et de certaines indications internes. Mais il faut éviter d'affirmer qu'il s'agit sans réserve du « livre définitif » qu'Arendt préparait : les documents conservés témoignent précisément d'un projet en évolution.
Pourquoi commencer par le XVIIIe siècle ?
La première caractéristique frappante de ce texte est son choix chronologique. Arendt ne commence ni avec Hitler ni avec le mouvement nazi et encore moins avec l’antisémitisme politique du XIXe siècle. Elle remonte aux débats intellectuels qui entourent l’émancipation des Juifs en Europe. Elle ouvre son étude avec Christian Wilhelm Dohm et son Über die bürgerliche Verbesserung der Juden, publié en 1781, avant d’interpeller Johann Andreas Eisenmenger et son Entdecktes Judenthum, paru en 1701. Elle introduit ensuite Carl Wilhelm Friedrich Grattenauer, auteur de Wider die Juden en 1803, puis les milieux du romantisme politique allemand et, plus loin, Wilhelm Marr et son Der Sieg des Judenthums über das Germanentum, publié en 1879. Cette succession permet de suivre les transformations de l’hostilité envers les Juifs plutôt que de considérer celle-ci comme une réalité immuable.
Ce choix révèle déjà l’une des idées fondamentales d’Arendt : l’antisémitisme moderne ne peut pas être simplement assimilé à l’antijudaïsme religieux des siècles précédents. Les deux phénomènes entretiennent évidemment des liens historiques, mais ils ne remplissent pas nécessairement les mêmes fonctions sociales et politiques. L’antijudaïsme chrétien s’inscrivait principalement dans un univers religieux alors que l’antisémitisme moderne se développe dans une Europe transformée par les Lumières, l’émancipation, la formation des États-nations, le nationalisme et les nouvelles divisions sociales. Pour comprendre son apparition, il faut donc suivre les mutations de la société européenne elle-même.
Le problème posé par Arendt n’est dès lors pas simplement : « Pourquoi certains Européens détestent-ils les Juifs ? ». Sa question est plus exigeante : comment un préjugé peut-il se transformer en phénomène politique ? À quelles conditions une hostilité sociale peut-elle devenir une idéologie, trouver des relais dans différents groupes sociaux et finir par être intégrée à un mouvement politique ? - C’est cette transformation qui intéresse particulièrement Arendt, et non la recherche d’une cause unique et intemporelle de l’antisémitisme.
Le paradoxe de l’émancipation
Cette approche conduit à l’un des problèmes les plus importants du manuscrit : le paradoxe de l’émancipation. Au cours des XVIIIe et XIXe siècles, l’émancipation juridique et l’intégration sociale des Juifs semblent progressivement réduire les anciennes barrières qui les séparaient de la majorité chrétienne. L’accès à la citoyenneté, à l’éducation, aux professions et à la vie publique permet à de nombreux Juifs européens de s’intégrer profondément aux sociétés dans lesquelles ils vivent.
L’assimilation semble alors constituer la réponse historique à l’ancienne « question juive ». Mais l’histoire allemande du XXe siècle montre que cette évolution n’était pas irréversible. C’est précisément ce que révèle l’expérience de 1933. Des Juifs allemands, qui avaient pu se considérer comme pleinement intégrés, découvrent soudain que leur appartenance à la nation peut être définie contre eux. L’assimilation culturelle, la réussite sociale et parfois même l’abandon des pratiques religieuses ne suffisent plus à les protéger. La politique antisémite du régime les ramène à une identité collective qu’ils avaient parfois cherché à rendre secondaire dans leur propre existence.
Cette rupture est particulièrement importante pour Arendt parce qu’elle montre les limites d’une conception purement sociale de l’intégration. Être intégré à une société ne signifie pas nécessairement être politiquement protégé. Une personne peut être reconnue comme membre de la société et perdre presque immédiatement cette reconnaissance lorsque l’État modifie les critères de l’appartenance nationale. Cette expérience contribuera plus tard à nourrir la réflexion d’Arendt sur les apatrides, les réfugiés et la perte des droits politiques.
Une histoire des groupes sociaux, pas seulement des idées
Le manuscrit s’intéresse également aux milieux sociaux dans lesquels l’antisémitisme se développe. C’est le sens de l’importance accordée à l’aristocratie, à la bourgeoisie et à leurs rapports avec les Juifs et l’État. Le titre de la dernière section conservée, « L’aristocratie devient antisémite », montre que l’analyse cherche à déterminer qui devient antisémite, dans quelles circonstances et pour quelles raisons. Arendt ne considère pas l’antisémitisme comme une idéologie adoptée uniformément par toute une société, elle cherche plutôt à suivre les intérêts, les rivalités et les transformations sociales qui permettent à certaines représentations de se diffuser.
Cette dimension est essentielle parce qu’elle ne limite pas l’apport d’Arendt à une simple histoire des doctrines antisémites. Les auteurs qu’elle étudie comptent, mais ils ne sont pas étudiés isolément. Grattenauer, les cercles de la « Table chrétienne-allemande », certains représentants du romantisme politique permettent de suivre la transformation d’un vocabulaire hostile aux Juifs en un langage politique. L’antisémitisme devient progressivement associé à des conflits concernant la nation, l’État, l’émancipation et la place des Juifs dans la société allemande. Les travaux consacrés à ce manuscrit soulignent précisément l’importance qu’Arendt accorde au passage d’un antisémitisme social à un antisémitisme politique.
NB : Ce texte a été écrit et documenté, dans sa version initiale, avec l’aide de l’IA (combinaison de plusieurs IA sources). Le rendu final a été conçu, adapté et relu dans sa version finale par la Rédaction de NB LECTURE.
A suivre : Le nationalisme change la nature de la « question juive ».