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ANALYSE

Hannah Arendt et l'antisémitisme dans le texte - Deuxième partie

Hannah Arendt et l'antisémitisme dans le texte - Deuxième partie
Derrière l'analyse d'Hannah Arendt se trouve une question plus générale : que devient la place des minorités lorsque l’État moderne se définit de plus en plus comme un État-nation ? La construction de la nation allemande ne produit pas mécaniquement l’antisémitisme, mais elle crée un cadre dans lequel l'appartenance nationale peut devenir un critère déterminant de l'inclusion et/ou de l'exclusion. Arendt s’intéresse précisément à cette évolution.

Hannah Arendt observe également que certains milieux intellectuels qui participent à la construction du nationalisme allemand développent une représentation du Juif comme élément étranger au corps national. C’est dans ce contexte qu’elle examine notamment certains courants du « romantisme politique » et les milieux autour d’Achim von Arnim, Clemens Brentano et Adam Müller. La question n’est pas de prétendre que tous ces auteurs seraient directement responsables du nazisme - une telle lecture serait anachronique - mais de comprendre comment certaines catégories intellectuelles ont progressivement contribué à rendre pensable une opposition entre le Juif et la nation allemande.

C’est ici que la démarche d’Arendt commence à prendre une portée plus large. L’antisémitisme devient un révélateur des tensions internes de l’État-nation moderne. Lorsque la nation tend à devenir le principe essentiel de l’appartenance politique, ceux qui sont désignés comme extérieurs à la nation peuvent se trouver dans une situation particulièrement vulnérable. Cette question sera approfondie après la guerre dans The Origins of Totalitarianism, dont la première partie est consacrée à l’antisémitisme, la deuxième à l’impérialisme et la troisième au totalitarisme.

1933 : non pas la fin de l'histoire, mais l'effondrement d'une illusion
L’année 1933 constitue alors, dans la pensée d’Arendt, un véritable point de rupture. Les travaux sur son manuscrit soulignent l’importance qu’elle accorde à ce qu’elle appelle le « collapse of 1933 » (l’effondrement de 1933). Il ne s’agit pas seulement de l’arrivée au pouvoir d’Hitler, Arendt y voit un effondrement politique et idéologique qui oblige à reconsidérer les certitudes acquises sur l’émancipation et l’intégration des Juifs allemands.

C’est à ce niveau qu’il faut comprendre son pessimisme. Alors que certains pouvaient encore considérer le régime national-socialiste comme une parenthèse, Arendt prend au sérieux la transformation de la société allemande et surtout la capacité du nouveau régime à retirer progressivement aux Juifs leur place dans la vie nationale. Les lois de Nuremberg de 1935 constituent à cet égard une étape décisive : elles institutionnalisent une séparation raciale qui ne dépend plus simplement des convictions religieuses des individus.

Mais Arendt n’a pas, à cette date, une connaissance anticipée de la Shoah. Une étude récente consacrée à son « antisemitism book » souligne explicitement qu’en été 1938, elle ne s’attendait pas à une entreprise nazie visant à assassiner les Juifs d’Europe. Elle se concentrait sur l’attrait de l’antisémitisme pour une partie de la population allemande et sur l’effacement progressif des Juifs de la vie active de la nation allemande. Cette précision est capitale : la force de son analyse ne réside pas dans une capacité à prévoir exactement l’avenir, mais dans sa faculté à identifier les mécanismes politiques déjà à l’œuvre.

Un manuscrit qui ne prédit pas la Shoah, mais qui comprend une rupture
C’est pourquoi l’expression de « prescience » doit être employée avec prudence. Arendt ne pouvait évidemment pas connaître, en 1937 ou 1938, les modalités futures de l’extermination des Juifs d’Europe. Elle ne disposait pas du recul historique qui aurait permis, après 1945, de reconstituer l’ensemble du processus. Ce serait donc une mésinterprétation de lire son manuscrit comme une prophétie rétrospectivement accomplie.

En revanche, elle comprend quelque chose de beaucoup plus précis : l’ordre politique dans lequel les Juifs européens avaient vécu depuis l’émancipation est en train de disparaître. Le problème n’est plus seulement la présence de préjugés antisémites dans la société. Le problème est leur transformation en principe d’organisation politique. Une population peut être progressivement privée de ses droits, de sa représentation et de sa place dans la communauté nationale. Une fois ce processus engagé, les anciennes garanties sociales et culturelles perdent leur efficacité.

Cette intuition prendra une dimension nouvelle lorsque Arendt elle-même deviendra apatride en 1937, après avoir été déchue de sa nationalité allemande. Elle connaîtra ensuite l’internement en France en 1940 et l’exil américain à partir de 1941. Son expérience personnelle ne suffit évidemment pas à expliquer sa théorie politique, mais elle donne à ses réflexions sur la citoyenneté, l’exclusion et les réfugiés une profondeur particulière. Sa biographie montre bien cette succession : départ d’Allemagne en 1933, perte de la nationalité allemande en 1937, vie parisienne jusqu’en 1940 et internement en France la même année, puis le départ pour les États-Unis en 1941.

Un manuscrit inachevé, longtemps sans public
Il faut également être précis lorsqu’on parle de la publication et de la réception de ce texte. Le manuscrit conservé n’a pas été publié en 1937-1938. Il n’a donc pas connu à cette époque une réception publique comparable à celle d’un livre : il n’y a pas eu de lectorat général, de succès commercial ou de débat critique portant directement sur ces 159 pages conservées. Son contexte public est celui des conférences et des interventions d’Arendt, tandis que le manuscrit lui-même appartient à son travail intellectuel privé.

La situation change beaucoup plus tard. Après la guerre, Arendt reprend et transforme ses recherches sur l’antisémitisme. Plusieurs éléments de son futur premier grand livre apparaissent dans des articles publiés dans les années 1940. En 1951 est publié The Origins of Totalitarianism, qui devient le livre fondateur de sa réputation de théoricienne politique. Les critiques sont nombreuses dès sa publication : certaines sont très favorables, d’autres sévères. La réception est donc loin d’être uniforme, mais l’ouvrage s’impose rapidement comme une contribution majeure à l’étude du totalitarisme. Des revues universitaires et généralistes lui consacrent des comptes rendus dès 1951 et 1952. (Cambridge University Press).

La différence entre les deux situations est importante. Ce n’est pas le manuscrit de 1937-1938 qui devient un succès ; c’est la pensée qu’Arendt a progressivement élaborée à partir de recherches dont ce manuscrit constitue l’un des premiers témoignages importants. La véritable réception de ce document précis est beaucoup plus tardive et principalement scientifique.

2024 : le texte sort enfin de l'ombre
Une étape décisive intervient avec la nouvelle édition allemande de Thomas Meyer. Publié par Piper le 3 mai 2024, Vorträge und Aufsätze 1930-1938 rassemble chronologiquement les écrits allemands d’Arendt de cette période. Le volume place explicitement en 1937/38 Geschichte des Antisemitismus, à côté notamment de la conférence Judenfrage de 1936. L’éditeur présente cette collection comme une nouvelle édition d’étude destinée à réunir les textes allemands d’Arendt et à suivre l’évolution intellectuelle de la jeune chercheuse.

Cette publication change donc le statut du texte. Ce qui n’était auparavant accessible qu’à travers les archives et le travail des spécialistes devient désormais un document éditorialement établi et accessible aux lecteurs. Elle permet surtout de déplacer le regard sur Arendt : au lieu de considérer Les Origines du totalitarisme comme une œuvre apparue soudainement après la guerre, on peut mieux suivre les recherches, les hypothèses et les problèmes qui l’ont précédée.

Les éditions critiques récentes vont encore plus loin. Elles cherchent à restituer les différents états de la pensée d’Arendt, y compris les textes restés inédits et les documents préparatoires. C’est particulièrement précieux dans le cas d’une auteure dont la pensée a considérablement évolué au contact des événements historiques. Le manuscrit sur l’antisémitisme n’est donc pas intéressant parce qu’il contiendrait déjà, sous une forme définitive, toute la théorie des Origines du totalitarisme. Il l’est parce qu’il permet de constater que cette théorie est en train de se former.

De l'histoire de l'antisémitisme aux Origines du totalitarisme
La relation avec The Origins of Totalitarianism doit, elle aussi, être formulée avec précision. Il serait excessif de présenter le manuscrit de 1937-1938 comme un premier brouillon simplement devenu, quatorze ans plus tard, le livre de 1951. Entre les deux, la pensée d’Arendt se transforme profondément. Elle connaît l’apatridie, la guerre, la destruction de l’Europe juive, l’exil américain et l’expérience politique du monde d’après-guerre. Elle élargit considérablement son objet.

Mais la continuité est réelle. Le manuscrit pose déjà plusieurs questions que l’ouvrage de 1951 reprendra dans une perspective beaucoup plus vaste : la transformation de l’antijudaïsme en antisémitisme moderne, le rôle des groupes sociaux, la relation entre antisémitisme et nationalisme, la fragilité de l’État-nation et la destruction progressive des protections politiques dont pouvaient bénéficier les minorités. Les travaux universitaires consacrés à ce manuscrit considèrent précisément son histoire comme une clé pour comprendre la genèse des Origines du totalitarisme.

L'ouvrage de 1951 ne prétend d'ailleurs pas simplement raconter « les origines » au sens d'une causalité linéaire. Arendt cherche plutôt à comprendre comment différents éléments historiques ont fini par se combiner et se « cristalliser » dans les mouvements totalitaires. La première partie sur l’antisémitisme n’est donc pas une simple préface historique à l’étude du nazisme : elle participe à une conception plus large de la manière dont les sociétés européennes ont progressivement produit les conditions politiques de la domination totalitaire. La Library of Congress souligne elle-même que les deux premières parties du livre cherchent à mettre au jour les éléments cachés de l’antisémitisme moderne et de l’impérialisme qui se sont ensuite cristallisés dans les mouvements totalitaires (The Library of Congress).

Ce que le manuscrit nous permet réellement de comprendre
L’intérêt de ce texte apparaît finalement lorsqu’on renonce à deux lectures également trompeuses. La première consisterait à en faire une prophétie : Arendt aurait prévu Hitler, le totalitarisme et la Shoah avant tout le monde. Cela prête à confusion. La seconde consisterait à considérer ce manuscrit comme une simple curiosité de jeunesse sans rapport véritable avec son œuvre ultérieure. Ce serait tout aussi réducteur.

Le manuscrit se situe entre ces deux extrêmes. Il montre une intellectuelle qui, au milieu des années 1930, cherche à comprendre pourquoi l'émancipation des Juifs n'a pas produit la disparition de l'antisémitisme et comment celui-ci a pu devenir une force politique moderne mobilisatrice. Elle observe les transformations de la société allemande sur la longue durée, remonte aux débats de l’émancipation, examine le rôle des groupes sociaux et des courants nationalistes et mesure, à partir de 1933, la fragilité des protections que l’on croyait acquises.

C’est cette manière de penser qui mérite peut-être davantage d’être retenue que l’idée de prophétie. Arendt ne connaît pas encore la fin de l’histoire qu’elle étudie. Elle n’en connaît même pas la forme immédiate. Mais elle comprend que les catégories anciennes ne suffisent plus à expliquer ce qui se passe. L'antisémitisme n'est plus seulement une hostilité sociale; il devient un instrument politique. L'émancipation n'est plus une garantie irréversible; elle peut être détruite. La citoyenneté n'est plus une évidence; elle dépend de la reconnaissance politique.

C’est en cela que le manuscrit conserve aujourd’hui une force singulière. Il montre comment une pensée peut tenter de comprendre une catastrophe avant d’en connaître l’issue. Non pas en prédisant l’avenir, mais en prenant suffisamment au sérieux les transformations du présent pour ne pas les réduire à de simples accidents.

Hannah Arendt, une vie traversée par l'histoire
Hannah Arendt naît le 14 octobre 1906 à Hanovre, dans une famille juive allemande. Elle étudie la philosophie à Marbourg auprès de Martin Heidegger, puis à Fribourg et à Heidelberg auprès de Karl Jaspers, sous la direction duquel elle soutient en 1928 une thèse consacrée à saint Augustin. Elle publie ensuite des travaux sur la littérature et la culture juive. L’arrivée du nazisme bouleverse son existence: arrêtée en 1933 pour avoir rassemblé des documents sur la propagande antisémite, elle quitte l’Allemagne et s’installe à Paris. Elle y travaille notamment pour des organisations juives et participe à l’aide aux jeunes réfugiés. En 1937, elle est déchue de sa nationalité allemande et devient apatride. En 1940, elle est internée comme « étrangère ennemie » dans le camp de Gurs mais parvient à s’enfuir et gagne finalement les États-Unis en 1941.

À New York, elle poursuit son activité intellectuelle et politique. The Origins of Totalitarianism paraît en 1951 et établit sa réputation internationale. Suivront notamment The Human Condition en 1958, Between Past and Future en 1961, Eichmann in Jerusalem en 1963 et On Revolution la même année. Son œuvre, qui se situe à la frontière de la philosophie, de la théorie politique, de l’histoire et de la réflexion sur les événements contemporains, échappe aux catégories disciplinaires classiques. Elle meurt à New York le 4 décembre 1975.

Près d’un demi-siècle après sa mort, la publication de ses manuscrits et de ses écrits oubliés permet de mieux comprendre non seulement ce qu’elle a finalement pensé, mais aussi comment elle est devenue Hannah Arendt. Le manuscrit consacré à l’antisémitisme appartient précisément à cette histoire. Il ne constitue pas encore la théorie du totalitarisme, il n’est pas non plus une prophétie de la Shoah. Il est quelque chose de plus difficile à saisir et, peut-être, de plus intéressant : le témoignage d’une pensée qui, au moment même où son monde politique s’effondre, cherche à comprendre les mécanismes historiques qui rendent cet effondrement possible.

NB : Ce texte (dans ses deux parties) a été écrit et documenté, dans sa version initiale, avec l’aide de l’IA (combinaison de plusieurs IA sources). Le rendu final a été conçu, adapté et relu dans sa version finale par la Rédaction de NB LECTURE.

Lire la 1ère partie : Arendt et l'antisémitisme dans le texte