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CULTURE & LIVRES

Du livre, de la culture et de l’errance

Du livre, de la culture et de l’errance
Maîtriser les outils du langage a une porte d'entrée inestimable, le livre, donc la bibliothèque. Les gens de progrès favorisent la disponibilité et l'accès à cet espace, les obscurantistes déconstruisent ce lieu et le pervertissent pour en faire des bâtisses désolantes et infréquentables. Là est également le fossé qui sépare le Nord des pays du Sud. Ce qui explique l'indigence des politiques publiques culturelles dans nos pays, nous autres sous-développés organiques.

Par Najib BENSBIA* I En articulant sont regard vers cet espace de culture, la bibliothèque, l’homme entre deux âges est presque coléreux, sachant que cette colère ne peut servir à rien d’autre qu’oblitérer davantage sa vision. Il est en colère car, au moment où dans son monde d’identification organique on détruit tout ce qui élève la pensée, ailleurs, dans ce monde occidental de nos désillusions, il s’émerveille face à ces initiatives où le savoir par la culture transmutante et transhumante s’étend jusqu’à couvrir des quartiers pleins et entiers, voire à la taille de la ville.

Depuis une vingtaine d’années, en effet, on assiste à l’émergence de quartiers culturels et créatifs qui sont valorisés par les pouvoirs publics (vous avez bien lu : les ‘’pouvoirs publics’’) comme un levier de transformation urbaine et de développement économique et touristique des territoires. Ces quartiers se sont avéré un modèle urbain d’intégration et non d’exclusion un peu partout dans le monde développé, couvrant aussi bien de grandes métropoles mondiales que de moyennes et petites villes. Espaces spontanés de création culturelle et artistique, ces quartiers se développent à l’échelle urbaine pour servir comme lieux de création et de diffusion culturelles. Ils sont le lieu d’homogénéisation entre tous les artistes, quelle que soit leur discipline, œuvrant à mettre à disposition leur production au profit de tous.

En y pensant, l’homme entre deux âges se rappelle que ce genre d’initiatives aurait pu réussir dans son pays, notamment par le développement et la pérennisation de ces projets d’action culturelle dans la rue (Street’Art) qui ont vu le jour dans certaines villes comme Casablanca, Tanger et Chefchaouen notamment. Ces initiatives se sont malheureusement évaporées à cause du manque d’encouragement de la part des autorités publiques et en ne trouvant aucun appui chez les mécènes privés. Certes, ce ne sont pas des initiatives nées dans un espace urbain circonscrit, et c’est cela leur avantage, parce qu’elles pouvaient être dupliquées partout avec une utilisation optimisée de l’environnement de leur éclosion. Ces projets de rue auraient dû susciter l’intérêt des pouvoirs publics en les labellisant à l’échelle soit de quartiers soit au niveau de toute une ville comme espace créatifs et culturels qui auraient permis à la jeunesse de sortir de l’état léthargique qui broie leurs espérances. Cela aurait pu être fait si l’intelligence guidait les actions publiques aux plan local et national, mais…!

Hélas, les bibliothèques sont aujourd’hui le lieu le moins visité, voire le plus méconnu des espaces de savoir. Au lieu de cultiver l’esprit critique auquel éduquent le livre et la lecture, on favorise ce qui abrutit le cerveau et fragilise l’imagination par manque de créativité. Il n’est donc pas étonnant que les pays pauvres et à la traîne de ce qui génère le progrès soient les plus grands utilisateurs de ces factices ‘’liens’’ dits réseaux sociaux, où la palabre et la mal-orthographe règnent en maîtres de l’esprit. Le politique ouvre ainsi grande la vanne de la médiocrité et ne la ferme que lorsque sa prégnance est mise à l’épreuve cycliquement. Ce à quoi on a été témoin une certaine année 2011, où les jeunes générations ont dit non à la mainmise sur leur devenir par ces gérontocrates qui étouffent leur esprit.
La désolation qu'éprouve l'homme entre deux âges face à cette déculturation de l'esprit citoyen est suscitée par l'utilisation massive des réseaux sociaux, ces instruments d'abêtissement de masse.

En désertant ce qui est déjà déconstruit (les bibliothèques, lieux nobles de la connaissance et du savoir), toutes les générations en viennent à s'aliéner elles-mêmes, en allant chercher ''refuge'' dans la facilité et l'instantanéité. Et le virtuel ainsi que l'instantanéité sont les deux pires maux des temps actuels. Tout en constituant un véritable danger de par les conséquences de leur intense utilisation, les réseaux sociaux sont devenus de parfaits outils d'asservissement de masse, couverts qu’ils sont d’un large spectre d'influence qui font fi des notions de liberté, de souveraineté et de territoire. Par ailleurs, les bibliothèques sont le lieu de l’égalité en soi, puisqu’elles constituent des espaces communs dans lesquels n’importe qui peut se trouver, sans distinction d’opinion ou de religion, un lieu neutre, en quelque sorte, de ce point de vue, où l’on n’est pas assigné à des origines ou à une identité.

L’homme entre deux âges connaît parfaitement la perversion de ces outils de manipulation de masse que sont les réseaux sociaux. En effet, la manipulation collective est aujourd'hui à son summum sur ces réseaux et sur Internet de façon globale. Ce qui explique la mainmise du capitalisme de surveillance sur le conscient collectif des utilisateurs d’Internet. En ce sens, Facebook constitue aujourd'hui le plus grand outil de manipulation à grande échelle, suivi de Cambridge Analytica avec sa propagande fondée sur le réseau et la manipulation politique de masse et le système conçu par. J. Fogg, connu sous le nom de «technologie persuasive» mettant les ordinateurs au service de la manipulation de leurs utilisateurs.

Facebook demeure le véritable empereur de la manipulation de masse et l'influenceur par excellence des comportements de milliards de personnes. Ce système utilise les données personnelles des utilisateurs pour cibler des campagnes (propagande, publicité, communication d'influence et lobbying politique) afin d’influencer la décision et le choix des individus et, in extenso, de la collectivité. En cela, les réseaux sociaux représentent un danger pour tous, notamment pour les États démocratiques, parce qu'ils utilisent les systèmes numériques aux fins de manipulation des comportements de leurs utilisateurs en les privant de leur liberté de choix de manière permanente.

Le revers de cette accoutumance est tout simplement le désarroi, comme cela a été confirmé lors de la plus grave panne qui a secoué l'Univers des réseaux sociaux (a-sociaux serait mieux indiqué) le 4 octobre 2021. Cette panne signe, encore une fois, l'incongruité de ces mastodonte que sont Facebook, Instagram, WhatsApp et Messenger (appartenant toutes au même inévitable Marc Zuckerberg), victimes (quel retour de manivelle !) d'un dysfonctionnement généralisé qui les a paralysés six heures durant, ce qui a rendu malades tous leurs utilisateurs (3,5 milliards de personnes) qui n'avaient plus rien pour s’occuper : messages bloqués, applications introuvables, sites vides... Cela a rendu fous leurs habitués qui se sont sentis perdus, égarés, sans lien avec les autres, comme si le virtuel pouvait constituer un véritable et solide lien entre les humains !

Lors de cette panne bellissime pour l'esprit sain, et en parcourant comme à son habitude matinale la revue de presse internationale, notre homme est tombé sur cette perle qui décrit parfaitement les effets de cette accoutumance mondiale : ''Instagram était cassé. Coupé brutalement de ma communauté, je me sentais isolé, fragile, nu''. Ce moment de lecture a pris toute son importance lorsque son auteur en vient à se poser cette question déroutante mais combien pleine de réalisme pathogène : Comment en sommes-nous arrivés là ? Par quel mécanisme infernal avons-nous décidé qu’une photo de pieds dans l’eau était tellement importante dans l’histoire de l’humanité qu’elle était désormais visible sur le même support que la photo de l’empreinte du premier pas sur la lune ?'’ C'est cela la maladie des temps actuels, une toile d'araignée, le net, a envahi tous les espaces humains pour les réduire à de petits clics, des sous-phrases composées de mots cisaillés, réduits, guillotinés à force de diminutifs et de symboles aussi idiots que l'est aujourd'hui le monde virtuel de masse.

Au-delà de cet aspect ''puritain'' des réseaux sociaux (la communication primaire via l'échange de messages et de photos), notre homme est perturbé par toute cette panoplie déviationniste du virtuel : l'infiltration, la manipulation et l'influence qui en sont les faisceaux destructeurs. Il sait que 90% des utilisateurs de ces réseaux ne sont pas armés pour déceler toutes ces facettes cachées dont on se sert pour influencer et faire fléchir les volontés. Il s'agit d'une véritable stratégie techno-autoritariste (autoritarisme numérique) qui tisse sa toile partout où le net le permet. Ce qui se traduit par une véritable aliénation politique dont on cerne rarement les entrefilets.

En fin de compte, se suggère notre homme à lui-même, la manipulation, l'influence et la mise sous tutelle sournoise sont désormais le lot de notre monde. Dans cet écosystème de l’ignorance, l’école (au sens large) est, en revanche ou plutôt, a contrario, le seul moyen de lutter contre la toile de la paresse qui nous submerge de partout, tout le temps, dans la durée. Encore faut-il que les gardiens du temple de l'éducation en soient conscients et aient la volonté, plus que l'envie, de servir le citoyen plutôt que de se servir de lui pour leurs propres desseins.

D’ailleurs, les censeurs de la mémoire populaire ne retiennent du passé que les miettes servant leur emprise sur les intelligences moyennes ou profanes. Ils ne font pas cas de ce qui et instructif, voire fondateur des réminiscences glorieuses arabes ! Or l’ignorance semble être la chose la mieux partagée par les gouvernants de cet Univers tourné vers la manipulation la plus primaire, celle culpabilisant en permanence les citoyens arabes de quelque État ils se proclament.

Il semble, en effet, que le monde arabe – celui des dirigeants et des groupes de pression religieux - ait perdu sa langue au contact de l’Occident. Il ne parle plus qu’arriération de l’esprit, stigmatisation de la science et rejet des technologies. Comment alors ne pas être le dernier des pelotons de la caravane humaine universelle !

In "Les mots", Najib BENSBIA, Juillet 2026 - Coollibri biblio