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CULTURE & LIVRES
Dans un pays de machistes, faites la folle !
Avec ‘’ Les noms de Feliza ‘’*, Juan Gabriel Vásquez signe bien plus qu'une biographie de la sculptrice colombienne Feliza Bursztyn (1933-1982). Parti d'une phrase de Gabriel García Márquez - "morte de tristesse Le vendredi 8 janvier 1982 à 22h15" à Paris - l'écrivain colombien mène une enquête de trente ans pour rendre justice à une artiste majeure de l'art cinétique latino-américain, persécutée, exilée et oubliée. À travers ses multiples noms, ses mariages, ses amours et sa folie revendiquée, c'est le destin d'une femme libre que Vásquez sculpte à son tour.
NB LECTURES I 16 septembre 2026
"La sculptrice colombienne Feliza Bursztyn, exilée en France, est morte de tristesse à 22h15, le vendredi 8 janvier, dans un restaurant parisien". C'est par cette phrase de Gabriel García Márquez, lue en 1996 dans une salle d'attente parisienne, que Juan Gabriel Vásquez entre dans la vie de Feliza. Il mettra trente ans à la comprendre.
Le parcours initiatique : devenir Feliza
Née Felicia à Bogota en 1933 dans une famille d'industriels juifs polonais qui ont fui l'Europe au moment de l'arrivée d'Hitler au pouvoir, la jeune fille change elle-même, sans permission, son prénom en Feliza à l'adolescence. Premier geste d'indépendance. C'est l'un des "noms" du titre : choisir comment on s'appelle.
Sa mère l'envoie en internat aux États-Unis après l'assassinat de Jorge Eliécer Gaitán en 1948 et le Bogotazo. Elle y étudie à l'Art Students League de New York. Puis Paris, l'Académie de la Grande Chaumière, l'atelier d'Ossip Zadkine, puis l'apprentissage de la soudure et du métal de récupération chez César.
De retour à Bogota, elle transforme une partie de l'usine de son père en atelier. Ce lieu devient le coeur battant de l'intelligentsia colombienne : García Márquez, Alejandro Obregón, Marta Traba, Santiago García y passent. En 1961, elle dévoile ses onze premières ‘’chatarras’’ - sculptures faites de cerceaux, de boulons, de bougies d'allumage. La critique officielle, menée par Walter Engel, est féroce : on lui reproche de ne pas servir le "progrès" du pays.
Mais Feliza insiste. 1964 : premier prix de sculpture au Salon national. 1968 : *Las Histéricas*, 27 sculptures d'acier inoxydable agitées par des moteurs de tourne-disques, qui grincent et vibrent dans le noir. 1974 : ‘’Las Camas’’, treize lits motorisés qui frémissent sous du satin. 1979 : ‘’La Baila Mecánica’’, sept figures suspendues qui dansent une danse maladroite. Pionnière de l'installation et de l'art cinétique en Colombie, elle s'impose non comme une artiste qui cherche à plaire, mais comme une sculpteure accomplie qui fait du mouvement un langage politique.
Les mariages : quitter la maison
Le 6 décembre 1952, Feliza épouse Lawrence Fleischer, avec qui elle aura trois filles : Jannette, Bethina et Michelle. Mariage bourgeois, conformiste, où l'on attend d'elle qu'elle joue la femme au foyer.
C'est précisément ce rôle qu'elle refuse. Très vite, la maternité l'ennuie. Elle aime sortir, rencontrer des artistes, souder la nuit dans son atelier d'usine. Elle quitte le domicile conjugal - geste scandaleux dans la Bogota des années 50 - parce qu'un mari trop conformiste ne peut admettre que son épouse soit libre et se consacre à son art plutôt qu'au ménage.
Ce divorce n'est pas qu'intime ; il est programmatique. Feliza divorcera, se remariera, notamment avec Pablo Leyva, son dernier compagnon à Paris, qui sera l'un des grands témoins de Vásquez. Chaque mariage est un nom qu'elle prend et qu'elle quitte, jusqu'à ne plus garder que le sien : Feliza.
"Dans un pays de machistes, faites la folle"
Face à l'incrédulité de certains – critiques, militaires, prêtres, bourgeois – qui ne comprennent pas son approche du monde, Feliza lance cette sentence qui est devenue son manifeste : « Dans un pays de machistes, faites la folle ».
Que signifie cette phrase en son temps ? Dans la Colombie des années 60-70, pays verrouillé par l'armée, l'Église et une élite qui veut une femme soumise, faire la folle est une stratégie de survie et de résistance. Ce n'est pas de la folie clinique, c'est une folie performative.
Faire la folle, c'est rire trop fort dans les vernissages, c'est parler de Cuba et de Fidel Castro quand c'est interdit, c'est exposer des lits qui gémissent et des sculptures hystériques qui grincent dans un pays qui voudrait que l'art soit décoratif. C'est revendiquer l'hystérie - ‘’Las Histérica’’ - comme le langage même que le patriarcat prête aux femmes pour les disqualifier, et le retourner en arme esthétique. Vásquez montre bien que cette phrase n'est pas une boutade, mais la seule éthique possible pour une artiste qui refuse de se laisser assigner à la raison masculine.
C'est pour cette folie qu'elle sera arrêtée à l'aéroport El Dorado en 1967, puis détenue et interrogée deux jours par l'armée en 1981 après ses voyages à Cuba. Accusée de faire passer des armes dans son atelier.
Les amours et la mort à Paris
Feliza a aimé passionnément. Et au centre de ses amours, Jorge Gaitán Durán. Poète, écrivain, fondateur de la revue *Mito*, il est l'homme de sa vie. Vásquez consacre à cette relation ses plus belles pages. Après s'être divorcé de sa femme Dina Moscovici en 1959, Gaitán Durán entame une intense relation avec Feliza. Le 21 juin 1962, il embarque à Paris sur un vol Air France pour la rejoindre en Colombie. L'avion s'écrase à Point-à-Pitre, en Guadeloupe, lors d'une escale. Il a 38 ans. Feliza le perd en quelques semaines, puis perd son père. C'est sa "première mort", celle qui, selon Vásquez, la marquera à jamais.
Exilée ensuite au Mexique où elle obtient l'asile politique, puis à Paris, elle meurt le 8 janvier 1982, à 49 ans, d'une crise cardiaque dans un restaurant parisien, alors qu'elle dînait avec des amis dont García Márquez.
Pour son entourage immédiat - Pablo Leyva, ses filles, ses amis du groupe de Bogota - c'est l'effondrement d'un monde. Pour la Colombie lointaine, c'est d'abord un silence. Une artiste qui avait dérangé est vite oubliée. Puis, lentement, la reconnaissance posthume : le Musée National de Colombie, le Hammer Museum de Los Angeles avec ‘’Radical Women’’, qui la replace enfin parmi les grandes sculptrices latino-américaines.
García Márquez avait raison : elle est bien morte de tristesse. Non pas d'une tristesse sentimentale, mais de cette tristesse historique que produit l'exil quand on a tout donné à un pays qui vous a persécutée.
Pour conclure, nous reprendrons ce regard évocateur qui résume tout le projet de Vásquez, tiré de l'article publié sur EaN* : « Juan Gabriel Vásquez excelle à ciseler, à partir de destins réels, d’exemplaires histoires des malentendus tragiques entre l’art et la politique. Après Une rétrospective, qui déjà ménageait une bonne place à Marianella Cabrera aux côtés de son frère Sergio, Les noms de Feliza en est une nouvelle preuve qui, cette fois, donne le premier rôle à une femme. Et bien sûr, ce n’est que justice pour la sculptrice et pour son sculpteur. Chapeau, l’artiste ! ».
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(*) Les noms de Feliza, Juan Gabriel Vásquez, Trad. de l'espagnol (Colombie) par Isabelle Gugnon. Seuil, 304 pages.
(**) Extrait de l'article "Sculpter une vie d'artiste : Feliza Bursztyn", in En Attendant Nadeau (EaN), 15 septembre 2026.
Photo A la Une : Feliza Bursztyn dans son atelier de Bogota, au début des années 1970, entourée des rebuts industriels qui deviendront ses célèbres chatarras. © Évocation - Image générée par IA à partir de descriptions historiques et sur indications de NB LECTURES.
NB LECTURES I 16 septembre 2026
"La sculptrice colombienne Feliza Bursztyn, exilée en France, est morte de tristesse à 22h15, le vendredi 8 janvier, dans un restaurant parisien". C'est par cette phrase de Gabriel García Márquez, lue en 1996 dans une salle d'attente parisienne, que Juan Gabriel Vásquez entre dans la vie de Feliza. Il mettra trente ans à la comprendre.
Le parcours initiatique : devenir Feliza
Née Felicia à Bogota en 1933 dans une famille d'industriels juifs polonais qui ont fui l'Europe au moment de l'arrivée d'Hitler au pouvoir, la jeune fille change elle-même, sans permission, son prénom en Feliza à l'adolescence. Premier geste d'indépendance. C'est l'un des "noms" du titre : choisir comment on s'appelle.
Sa mère l'envoie en internat aux États-Unis après l'assassinat de Jorge Eliécer Gaitán en 1948 et le Bogotazo. Elle y étudie à l'Art Students League de New York. Puis Paris, l'Académie de la Grande Chaumière, l'atelier d'Ossip Zadkine, puis l'apprentissage de la soudure et du métal de récupération chez César.
De retour à Bogota, elle transforme une partie de l'usine de son père en atelier. Ce lieu devient le coeur battant de l'intelligentsia colombienne : García Márquez, Alejandro Obregón, Marta Traba, Santiago García y passent. En 1961, elle dévoile ses onze premières ‘’chatarras’’ - sculptures faites de cerceaux, de boulons, de bougies d'allumage. La critique officielle, menée par Walter Engel, est féroce : on lui reproche de ne pas servir le "progrès" du pays.
Mais Feliza insiste. 1964 : premier prix de sculpture au Salon national. 1968 : *Las Histéricas*, 27 sculptures d'acier inoxydable agitées par des moteurs de tourne-disques, qui grincent et vibrent dans le noir. 1974 : ‘’Las Camas’’, treize lits motorisés qui frémissent sous du satin. 1979 : ‘’La Baila Mecánica’’, sept figures suspendues qui dansent une danse maladroite. Pionnière de l'installation et de l'art cinétique en Colombie, elle s'impose non comme une artiste qui cherche à plaire, mais comme une sculpteure accomplie qui fait du mouvement un langage politique.
Les mariages : quitter la maison
Le 6 décembre 1952, Feliza épouse Lawrence Fleischer, avec qui elle aura trois filles : Jannette, Bethina et Michelle. Mariage bourgeois, conformiste, où l'on attend d'elle qu'elle joue la femme au foyer.
C'est précisément ce rôle qu'elle refuse. Très vite, la maternité l'ennuie. Elle aime sortir, rencontrer des artistes, souder la nuit dans son atelier d'usine. Elle quitte le domicile conjugal - geste scandaleux dans la Bogota des années 50 - parce qu'un mari trop conformiste ne peut admettre que son épouse soit libre et se consacre à son art plutôt qu'au ménage.
Ce divorce n'est pas qu'intime ; il est programmatique. Feliza divorcera, se remariera, notamment avec Pablo Leyva, son dernier compagnon à Paris, qui sera l'un des grands témoins de Vásquez. Chaque mariage est un nom qu'elle prend et qu'elle quitte, jusqu'à ne plus garder que le sien : Feliza.
"Dans un pays de machistes, faites la folle"
Face à l'incrédulité de certains – critiques, militaires, prêtres, bourgeois – qui ne comprennent pas son approche du monde, Feliza lance cette sentence qui est devenue son manifeste : « Dans un pays de machistes, faites la folle ».
Que signifie cette phrase en son temps ? Dans la Colombie des années 60-70, pays verrouillé par l'armée, l'Église et une élite qui veut une femme soumise, faire la folle est une stratégie de survie et de résistance. Ce n'est pas de la folie clinique, c'est une folie performative.
Faire la folle, c'est rire trop fort dans les vernissages, c'est parler de Cuba et de Fidel Castro quand c'est interdit, c'est exposer des lits qui gémissent et des sculptures hystériques qui grincent dans un pays qui voudrait que l'art soit décoratif. C'est revendiquer l'hystérie - ‘’Las Histérica’’ - comme le langage même que le patriarcat prête aux femmes pour les disqualifier, et le retourner en arme esthétique. Vásquez montre bien que cette phrase n'est pas une boutade, mais la seule éthique possible pour une artiste qui refuse de se laisser assigner à la raison masculine.
C'est pour cette folie qu'elle sera arrêtée à l'aéroport El Dorado en 1967, puis détenue et interrogée deux jours par l'armée en 1981 après ses voyages à Cuba. Accusée de faire passer des armes dans son atelier.
Les amours et la mort à Paris
Feliza a aimé passionnément. Et au centre de ses amours, Jorge Gaitán Durán. Poète, écrivain, fondateur de la revue *Mito*, il est l'homme de sa vie. Vásquez consacre à cette relation ses plus belles pages. Après s'être divorcé de sa femme Dina Moscovici en 1959, Gaitán Durán entame une intense relation avec Feliza. Le 21 juin 1962, il embarque à Paris sur un vol Air France pour la rejoindre en Colombie. L'avion s'écrase à Point-à-Pitre, en Guadeloupe, lors d'une escale. Il a 38 ans. Feliza le perd en quelques semaines, puis perd son père. C'est sa "première mort", celle qui, selon Vásquez, la marquera à jamais.
Exilée ensuite au Mexique où elle obtient l'asile politique, puis à Paris, elle meurt le 8 janvier 1982, à 49 ans, d'une crise cardiaque dans un restaurant parisien, alors qu'elle dînait avec des amis dont García Márquez.
Pour son entourage immédiat - Pablo Leyva, ses filles, ses amis du groupe de Bogota - c'est l'effondrement d'un monde. Pour la Colombie lointaine, c'est d'abord un silence. Une artiste qui avait dérangé est vite oubliée. Puis, lentement, la reconnaissance posthume : le Musée National de Colombie, le Hammer Museum de Los Angeles avec ‘’Radical Women’’, qui la replace enfin parmi les grandes sculptrices latino-américaines.
García Márquez avait raison : elle est bien morte de tristesse. Non pas d'une tristesse sentimentale, mais de cette tristesse historique que produit l'exil quand on a tout donné à un pays qui vous a persécutée.
Pour conclure, nous reprendrons ce regard évocateur qui résume tout le projet de Vásquez, tiré de l'article publié sur EaN* : « Juan Gabriel Vásquez excelle à ciseler, à partir de destins réels, d’exemplaires histoires des malentendus tragiques entre l’art et la politique. Après Une rétrospective, qui déjà ménageait une bonne place à Marianella Cabrera aux côtés de son frère Sergio, Les noms de Feliza en est une nouvelle preuve qui, cette fois, donne le premier rôle à une femme. Et bien sûr, ce n’est que justice pour la sculptrice et pour son sculpteur. Chapeau, l’artiste ! ».
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(*) Les noms de Feliza, Juan Gabriel Vásquez, Trad. de l'espagnol (Colombie) par Isabelle Gugnon. Seuil, 304 pages.
(**) Extrait de l'article "Sculpter une vie d'artiste : Feliza Bursztyn", in En Attendant Nadeau (EaN), 15 septembre 2026.
Photo A la Une : Feliza Bursztyn dans son atelier de Bogota, au début des années 1970, entourée des rebuts industriels qui deviendront ses célèbres chatarras. © Évocation - Image générée par IA à partir de descriptions historiques et sur indications de NB LECTURES.