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EDITORIAL
Dans les marges
Editorial* | Revue Esprit
L’accord autorise également la création de « hubs de retour » dans des pays non-européens où seront déplacés les migrants qui ne peuvent pas être rapatriés dans leur pays d’origine, précisant toutefois que ces pays tiers « devront respecter les droits humains ». Des discussions sont en cours entre certains États européens et des pays tels que l’Ouganda, le Rwanda, l’Ouzbékistan – peu connus pour leur respect scrupuleux des libertés.
Le 1er mai 2026, la Chancellerie a annoncé que la France comptait 88 564 détenus, soit une augmentation de près de 6 % en un an. Avec un taux d’occupation des prisons de près de 140 %, le nombre de matelas jetés au sol a augmenté de près de moitié en un an, alors même que la France, comme plusieurs autres pays européens, a déjà fait l’objet de plusieurs condamnations par la Cour européenne des droits de l’homme pour ses conditions de détention assimilées à des traitements inhumains et dégradants : promiscuité, insalubrité des espaces, présence d’insectes et de nuisibles, aération et lumière insuffisantes, absence de cloisonnement des sanitaires, etc.
Quel rapport entre ces deux situations ? Un premier point commun tient au caractère largement symbolique des politiques à l’œuvre, qu’il s’agisse de rapatrier les migrants en situation irrégulière ou de lutter contre la criminalité. Le fait que seulement 20 % des personnes qui font l’objet d’une obligation de quitter le territoire européen finissent par retourner dans leur pays d’origine et que les autres restent en conséquence coincés dans une zone grise n’est à l’évidence pas une situation acceptable, tant pour les pays d’accueil que pour les migrants eux-mêmes. Mais les « solutions » envisagées sont connues pour être aussi coûteuses qu’inefficaces. Selon certains experts, le « hub de retour » mis en place en Albanie par l’Italie aurait coûté quelque 100 millions d’euros pour une dizaine de transferts.
Le programme mis en place entre la Grande-Bretagne et le Rwanda devrait atteindre 700 millions de livres pour… quatre départs à ce jour(1). Du côté des prisons, l’inflation de la population carcérale ne contribue guère à protéger les Français des agressions les plus graves. En réalité, les meurtriers et les violeurs ne représentent qu’un quart des personnes incarcérées. Si la part de la population française placée sous écrous a crû de 33 % en vingt ans, c’est avant tout en raison d’une plus grande sévérité pénale qui conduit à multiplier le recours à la détention provisoire, à allonger la durée des peines et à enfermer pour des délits qui n’auraient pas autrefois conduit leurs auteurs en prison. Le faible effet dissuasif d’une peine de détention et surtout les conséquences de celle-ci en matière de désocialisation, puis de récidive – et donc d’atteintes à la sécurité de tous – sont pourtant largement documentés, sans même parler de son coût pour la collectivité.
Le sort qui est fait à ceux qui sont situés hors du cercle de l’appartenance « légitime » n’intéresse plus grand monde.
Un deuxième point commun entre la situation des migrants et des prisonniers tient à la discrétion observée par les partis et les responsables politiques, même ceux que l’on considère habituellement comme « progressistes », sur ces atteintes en cours ou annoncées aux droits humains. Tout se passe comme s’ils tenaient pour acquis que le sort qui est fait à ceux qui sont situés (ou qui sont tombés) hors du cercle de l’appartenance « légitime » n’intéresse plus grand monde. Dans le monde contemporain – comme le montre le sociologue Loïc Wacquant dans un ouvrage qui vient de paraître(2) –, la citoyenneté se définit par deux frontières : une frontière externe, définie par les conditions de la naturalisation et de la régularisation, et une frontière interne, définie par les lois criminelles qui séparent les citoyens de « plein droit » de ceux qui sont considérés comme ayant violé le pacte civique.
Pourtant, la façon dont une société politique choisit de traiter ceux qui sont situés à ses marges entretient bel et bien un lien étroit avec l’avenir des libertés de ceux qui sont reconnus comme ses membres à part entière. En 1951, dans un texte devenu classique(3), Hannah Arendt montrait que, loin d’être une invention diabolique du totalitarisme, l’abolition des droits légaux de groupes humains entiers avait été préparée par la façon dont les respectables États-nations européens avaient traité les minorités et les apatrides au lendemain de la Première Guerre mondiale.
Dans une veine similaire, l’universitaire nord-américain Vincent W. Lloyd faisait remarquer, au lendemain des meurtres de Renée Good et d’Alex Pretti par la police de l’immigration à Minneapolis, que les dynamiques d’oppression et de violence autrefois confinées et dissimulées dans les espaces où vivent les plus marginalisés (prison, armée, frontières) se produisent désormais au grand jour et s’abattent sur des catégories de la population qui n’y avaient jamais été exposées(4).
Loin des rêveries hors-sol d’un monde sans frontières et sans prisons, la définition d’une politique réaliste susceptible de réguler les migrations et d’assurer la sécurité de tous dans le respect de l’humanité des personnes n’est pas un enjeu mineur. C’est un impératif démocratique qui nous concerne tous.
Notes :
(*) Cet Editorial coiffe le dossier publié par la revue ESPRIT Juillet/août 2026
1. Voir « Hubs de retour : le nouveau mirage européen » [en ligne], Sciences Po, 16 avril 2026.
2. Voir Loïc Wacquant, Rethinking the Penal State, Cambridge, Polity, 2026.
3. Voir Hannah Arendt, Les Origines du totalitarisme [1951], Paris, Gallimard, 2002.
4. Voir Vincent W. Lloyd, « Aux États-Unis, la violence d’État au grand jour » [en ligne], Esprit, février 2026.
L’accord autorise également la création de « hubs de retour » dans des pays non-européens où seront déplacés les migrants qui ne peuvent pas être rapatriés dans leur pays d’origine, précisant toutefois que ces pays tiers « devront respecter les droits humains ». Des discussions sont en cours entre certains États européens et des pays tels que l’Ouganda, le Rwanda, l’Ouzbékistan – peu connus pour leur respect scrupuleux des libertés.
Le 1er mai 2026, la Chancellerie a annoncé que la France comptait 88 564 détenus, soit une augmentation de près de 6 % en un an. Avec un taux d’occupation des prisons de près de 140 %, le nombre de matelas jetés au sol a augmenté de près de moitié en un an, alors même que la France, comme plusieurs autres pays européens, a déjà fait l’objet de plusieurs condamnations par la Cour européenne des droits de l’homme pour ses conditions de détention assimilées à des traitements inhumains et dégradants : promiscuité, insalubrité des espaces, présence d’insectes et de nuisibles, aération et lumière insuffisantes, absence de cloisonnement des sanitaires, etc.
Quel rapport entre ces deux situations ? Un premier point commun tient au caractère largement symbolique des politiques à l’œuvre, qu’il s’agisse de rapatrier les migrants en situation irrégulière ou de lutter contre la criminalité. Le fait que seulement 20 % des personnes qui font l’objet d’une obligation de quitter le territoire européen finissent par retourner dans leur pays d’origine et que les autres restent en conséquence coincés dans une zone grise n’est à l’évidence pas une situation acceptable, tant pour les pays d’accueil que pour les migrants eux-mêmes. Mais les « solutions » envisagées sont connues pour être aussi coûteuses qu’inefficaces. Selon certains experts, le « hub de retour » mis en place en Albanie par l’Italie aurait coûté quelque 100 millions d’euros pour une dizaine de transferts.
Le programme mis en place entre la Grande-Bretagne et le Rwanda devrait atteindre 700 millions de livres pour… quatre départs à ce jour(1). Du côté des prisons, l’inflation de la population carcérale ne contribue guère à protéger les Français des agressions les plus graves. En réalité, les meurtriers et les violeurs ne représentent qu’un quart des personnes incarcérées. Si la part de la population française placée sous écrous a crû de 33 % en vingt ans, c’est avant tout en raison d’une plus grande sévérité pénale qui conduit à multiplier le recours à la détention provisoire, à allonger la durée des peines et à enfermer pour des délits qui n’auraient pas autrefois conduit leurs auteurs en prison. Le faible effet dissuasif d’une peine de détention et surtout les conséquences de celle-ci en matière de désocialisation, puis de récidive – et donc d’atteintes à la sécurité de tous – sont pourtant largement documentés, sans même parler de son coût pour la collectivité.
Le sort qui est fait à ceux qui sont situés hors du cercle de l’appartenance « légitime » n’intéresse plus grand monde.
Un deuxième point commun entre la situation des migrants et des prisonniers tient à la discrétion observée par les partis et les responsables politiques, même ceux que l’on considère habituellement comme « progressistes », sur ces atteintes en cours ou annoncées aux droits humains. Tout se passe comme s’ils tenaient pour acquis que le sort qui est fait à ceux qui sont situés (ou qui sont tombés) hors du cercle de l’appartenance « légitime » n’intéresse plus grand monde. Dans le monde contemporain – comme le montre le sociologue Loïc Wacquant dans un ouvrage qui vient de paraître(2) –, la citoyenneté se définit par deux frontières : une frontière externe, définie par les conditions de la naturalisation et de la régularisation, et une frontière interne, définie par les lois criminelles qui séparent les citoyens de « plein droit » de ceux qui sont considérés comme ayant violé le pacte civique.
Pourtant, la façon dont une société politique choisit de traiter ceux qui sont situés à ses marges entretient bel et bien un lien étroit avec l’avenir des libertés de ceux qui sont reconnus comme ses membres à part entière. En 1951, dans un texte devenu classique(3), Hannah Arendt montrait que, loin d’être une invention diabolique du totalitarisme, l’abolition des droits légaux de groupes humains entiers avait été préparée par la façon dont les respectables États-nations européens avaient traité les minorités et les apatrides au lendemain de la Première Guerre mondiale.
Dans une veine similaire, l’universitaire nord-américain Vincent W. Lloyd faisait remarquer, au lendemain des meurtres de Renée Good et d’Alex Pretti par la police de l’immigration à Minneapolis, que les dynamiques d’oppression et de violence autrefois confinées et dissimulées dans les espaces où vivent les plus marginalisés (prison, armée, frontières) se produisent désormais au grand jour et s’abattent sur des catégories de la population qui n’y avaient jamais été exposées(4).
Loin des rêveries hors-sol d’un monde sans frontières et sans prisons, la définition d’une politique réaliste susceptible de réguler les migrations et d’assurer la sécurité de tous dans le respect de l’humanité des personnes n’est pas un enjeu mineur. C’est un impératif démocratique qui nous concerne tous.
Notes :
(*) Cet Editorial coiffe le dossier publié par la revue ESPRIT Juillet/août 2026
1. Voir « Hubs de retour : le nouveau mirage européen » [en ligne], Sciences Po, 16 avril 2026.
2. Voir Loïc Wacquant, Rethinking the Penal State, Cambridge, Polity, 2026.
3. Voir Hannah Arendt, Les Origines du totalitarisme [1951], Paris, Gallimard, 2002.
4. Voir Vincent W. Lloyd, « Aux États-Unis, la violence d’État au grand jour » [en ligne], Esprit, février 2026.