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REFLEXION
« Démocratie illibérale », un concept et une tendance incestueux
A défaut d’inventer, en effet, une nouvelle catégorisation de régimes politiques qui en définirait l'essence, une certaine tendance des sciences politiques a pris un raccourci pour le moins délictueux (conceptuellement parlant) qui n’offre point de riches alternatives - voire pas d'alternative du tout - à la recherche scientifique universitaire.
Par Najib BENSBIA I NB LECTURES
La difficulté de ‘’classer’’ les régimes nés de la rupture du bloc soviétique, qui ne sont plus des dictatures communistes mais qui n’ont aucunement pris la voie de la démocratie traditionnelle, a poussé certains ‘’théoriciens’’ à ajouter un extensif réfrénant l’existant, ce qui est libéral étant désormais perverti dans son antinomie en illibéral. Facile raccommodage, n’est-ce pas !
''Difformation'' conceptuelle tendancieuse
Cette réorientation a pris un nom plutôt biaisé, puisqu’elle puise du concept classique ‘’démocratie libérale’’ sa propre déformation (entendre ‘’difformation’’) : « la démocratie illibérale ». Mélangeant élection représentative et autoritarisme dans l’exercice du pouvoir, cette forme bat en brèche les libertés individuelles et collectives, tord le cou au constitutionnalisme et rend aléatoire la notion de souveraineté populaire.
Pourquoi revenir sur cette association terminologique aujourd’hui, alors qu’elle circule depuis une vingtaine d’années maintenant ? Tout simplement parce que le risque est patent de voir s’installer dans la durée un cafouillis incommensurable entre les évidences, ce qui serait préjudiciable à la science politique, discipline qui m’est chère.
Entrée par effraction dans le classicisme constitutionnel, la notion composite de « démocratie illibérale » a été introduite par un politologue américain(1) en 1990. Celui-ci a constaté que les régimes politiques dominants alors combinaient « un système d'élections libres et l'absence d'une culture et d'institutions ressortissant du libéralisme constitutionnel (rule of law) », caractérisé par l'absence de séparation des pouvoirs, de protection des droits fondamentaux, de contrôle de la constitutionnalité des lois, etc. » (2).
Bien que cette difformation conceptuelle soit tendancieuse de par la diachronie qu’elle produit en opposant deux concepts en principe homogènes (démocratie et libéralisme) puisqu’allant de pair, la notion composite « démocratie illibérale » est entrée par la petite porte dans les mœurs constitutionnelles et est devenue une discipline de sciences politiques enseignant les dérivations qu’ont connues certains régimes politiques, notamment au Venezuela, Pologne, Hongrie, Roumanie, Russie, Corée du Sud, Singapour, Malaisie, Thaïlande, Taïwan, Turquie, Israël, pour ne citer que les plus représentatifs. Certains dirigeants s’en réclament même ouvertement (le Hongrois Victor Orban et le Polonais Jaroslaw Kaczynski notamment).
La doctrine politiste (comme on dit en jargon de sciences politiques) en a ainsi fait un modèle d’études de la discipline, au même moment, la notion s'est infiltrée en intruse dans le langage des ‘’cercles politiques informés’’. Selon cet enseignement, « la définition de la démocratie illibérale semble évidente en tant que s'opposant à la démocratie libérale, laquelle est classiquement définie comme un système politique caractérisé non seulement par des élections libres, mais aussi par l'Etat de droit, la séparation des pouvoirs et la protection des libertés fondamentales, notamment par la voie du contrôle de constitutionnalité des lois ».(3)
Or, faut-il le souligner ici avec vigueur, lorsque les libertés publiques sont, peu ou prou, muselées et leur protection un bien vain mot, la séparation des pouvoir n’étant plus qu’un leurre bernant les bonnes consciences, alors que l’égalité, la justice, le droit à l’habitat salubre, à la santé, à l’éducation, à l’emploi… revêtent autant de haillons déchiquetés au fil du temps jusqu’à n’être qu’une chimère bien maligne de démocratie libérale. De fait et dans ce cas, il n’y a même plus l’illusion goguenarde de pratique démocratique. Comment peut-on, de ce fait, prétendre classifier ce qui n’est pas - ou plus - démocratique dans une case à laquelle il ne peut s’apparenter !
En définitive et en y regardant de plus près, tous ces fondements vantés collés à la ‘’démocratie libérale’’ sont, dans ces régimes, aujourd’hui disloqués, non-fonctionnels, sachant que l’abstention tient une part importante dans le choix indirect des élus et que le vote d’une majorité d’électeurs est motivé par la désaffection éprouvée (réprouvée) à l’endroit des gouvernants, quels qu’ils soient et de quelque tendance politique ils se réclament. La difformation qu’introduit donc la notion composite « démocratie illibérale » est en fait une rupture à la fois matérielle et sémantique avec les fondements de la démocratie telle qu’universellement enseignée. Et, en l’occurrence, on ne peut associer deux concepts qui s’excluent mutuellement. Mais passons, telle est la manie de la recherche universitaire : associer ce qui ne peut l’être en pratique.
Une rupture à la fois matérielle et sémantique
Il est certes nécessaire de souligner ici que ce concept composite dénaturé est né de la volonté de classifier ce qui est advenu des pays issus de l’éclatement du bloc de l’Est et de la mise en veille terminale du socialisme d’Etat. Sans épouser frontalement la démocratie libérale, ces pays ont ‘’perverti’’ la dictature du parti-Etat (l’idéal communiste) en un autoritarisme personnifié en la stature du Chef qui devient, par un amalgame de représentation déifiée, le père de la nation. Ce qui en fait une icône où tout le pouvoir est confondu/concentré. Il en est ressorti ce que l’inventeur de la formule a nommé ‘’démocratie illibérale’’.
A supposer que cette recette soit conforme à l’esprit que lui affrète la science politique (par générosité évidente, sans plus), peut-on, osera-t-on tout de même insérer dans le moule des Etats franchement non-démocratiques (tous ceux cités supra) des pays où, malgré le fait que la démocratie soit ancrée dans les mœurs politiques, sociales et normatives (tel la France, la Grande Bretagne…), vacillent aujourd'hui vers l’autoritarisme comme mode de prise des décisions ? La réponse est NON, cela est tautologique dirait Mr Watson ! Car, en effet, à titre d’exemple illustratif, la France semble s’être frayé irrésistiblement son bonhomme de chemin, depuis quelques années déjà, vers cette forme hybride d'organisation de la société politique, pour s'y installer sous le mandat d'Emmanuel Macron. Elle pourrait même durablement y sombrer si Marine Le Pen est élue Présidente le 24 avril 2022. Mais peut-on techniquement présupposer que ce pays est une démocratie illibérale ! Peut-on pour autant répertorier ce pays dans la même case que la Hongrie, la Roumanie, la Pologne, la Russie (oh quelle gourde !) etc. ? La réponse est évidente.
Certes, l’évolution actuelle du style de gouvernance occidentale interroge, de fait et de droit, le modèle de société politique vers lequel cette tendance mène. Et il est tout bonnement légitime d’affirmer que la démocratie, telle qu’elle est traditionnellement identifiée, n’y est plus aisément reconnaissable. Les raisons à cela sont diverses dont deux essentielles : la crise sociale et économique qui y sévit depuis les années 1980 et la montée de la ‘’pensée’’ exclusive fascinée par le souverainisme national-chauvin, assaisonné à l’étroitesse des idées qui la propagent.
D'où l'urgence pour le monde occidental de repenser le modèle d'organisation sociale qui '' libère '' les peuples et restructure les relations de pouvoir sur les bases d'une démocratie plus directe et moins poreuse d'où s'infiltrent toujours tous les apprentis dictateurs. Une chose est théoriquement utile à signaler cependant : il ne peut y avoir de convergence entre la démocratie et ce qui aliène son fondement générique : la liberté, le libre-arbitre et le choix souverain de ses gouvernants.
En tout état de cause, il devrait être de bonne logique d’affirmer que, comme on ne peut approcher (conceptuellement et en mode pensées) ce qui n’est pas démocratique à l’aune des valeurs de ce qui l’est, il ne peut être admissible de soumettre à la même loupe ce qui est libéral et ce qui l’exclut dans les faits.
il doit être clair, in fine, que l’apanage de cet illibéralisme, dont on maquille la véritable identité, c'est l’autoritarisme régénéré en style de gouvernance. Or, la science politique a déjà casé ce modèle dans/par la notion de ‘’régimes autoritaires’’, qui est un cours de 1ère année de Droit constitutionnel.
________
Notes :
(1) Fareed Zakaria
(2) Portail Universitaire du Droit – Académie des Sciences Morales et Politiques
(3) Portail Universitaire du droit, op cité.
Par Najib BENSBIA I NB LECTURES
La difficulté de ‘’classer’’ les régimes nés de la rupture du bloc soviétique, qui ne sont plus des dictatures communistes mais qui n’ont aucunement pris la voie de la démocratie traditionnelle, a poussé certains ‘’théoriciens’’ à ajouter un extensif réfrénant l’existant, ce qui est libéral étant désormais perverti dans son antinomie en illibéral. Facile raccommodage, n’est-ce pas !
''Difformation'' conceptuelle tendancieuse
Cette réorientation a pris un nom plutôt biaisé, puisqu’elle puise du concept classique ‘’démocratie libérale’’ sa propre déformation (entendre ‘’difformation’’) : « la démocratie illibérale ». Mélangeant élection représentative et autoritarisme dans l’exercice du pouvoir, cette forme bat en brèche les libertés individuelles et collectives, tord le cou au constitutionnalisme et rend aléatoire la notion de souveraineté populaire.
Pourquoi revenir sur cette association terminologique aujourd’hui, alors qu’elle circule depuis une vingtaine d’années maintenant ? Tout simplement parce que le risque est patent de voir s’installer dans la durée un cafouillis incommensurable entre les évidences, ce qui serait préjudiciable à la science politique, discipline qui m’est chère.
Entrée par effraction dans le classicisme constitutionnel, la notion composite de « démocratie illibérale » a été introduite par un politologue américain(1) en 1990. Celui-ci a constaté que les régimes politiques dominants alors combinaient « un système d'élections libres et l'absence d'une culture et d'institutions ressortissant du libéralisme constitutionnel (rule of law) », caractérisé par l'absence de séparation des pouvoirs, de protection des droits fondamentaux, de contrôle de la constitutionnalité des lois, etc. » (2).
Bien que cette difformation conceptuelle soit tendancieuse de par la diachronie qu’elle produit en opposant deux concepts en principe homogènes (démocratie et libéralisme) puisqu’allant de pair, la notion composite « démocratie illibérale » est entrée par la petite porte dans les mœurs constitutionnelles et est devenue une discipline de sciences politiques enseignant les dérivations qu’ont connues certains régimes politiques, notamment au Venezuela, Pologne, Hongrie, Roumanie, Russie, Corée du Sud, Singapour, Malaisie, Thaïlande, Taïwan, Turquie, Israël, pour ne citer que les plus représentatifs. Certains dirigeants s’en réclament même ouvertement (le Hongrois Victor Orban et le Polonais Jaroslaw Kaczynski notamment).
La doctrine politiste (comme on dit en jargon de sciences politiques) en a ainsi fait un modèle d’études de la discipline, au même moment, la notion s'est infiltrée en intruse dans le langage des ‘’cercles politiques informés’’. Selon cet enseignement, « la définition de la démocratie illibérale semble évidente en tant que s'opposant à la démocratie libérale, laquelle est classiquement définie comme un système politique caractérisé non seulement par des élections libres, mais aussi par l'Etat de droit, la séparation des pouvoirs et la protection des libertés fondamentales, notamment par la voie du contrôle de constitutionnalité des lois ».(3)
Or, faut-il le souligner ici avec vigueur, lorsque les libertés publiques sont, peu ou prou, muselées et leur protection un bien vain mot, la séparation des pouvoir n’étant plus qu’un leurre bernant les bonnes consciences, alors que l’égalité, la justice, le droit à l’habitat salubre, à la santé, à l’éducation, à l’emploi… revêtent autant de haillons déchiquetés au fil du temps jusqu’à n’être qu’une chimère bien maligne de démocratie libérale. De fait et dans ce cas, il n’y a même plus l’illusion goguenarde de pratique démocratique. Comment peut-on, de ce fait, prétendre classifier ce qui n’est pas - ou plus - démocratique dans une case à laquelle il ne peut s’apparenter !
En définitive et en y regardant de plus près, tous ces fondements vantés collés à la ‘’démocratie libérale’’ sont, dans ces régimes, aujourd’hui disloqués, non-fonctionnels, sachant que l’abstention tient une part importante dans le choix indirect des élus et que le vote d’une majorité d’électeurs est motivé par la désaffection éprouvée (réprouvée) à l’endroit des gouvernants, quels qu’ils soient et de quelque tendance politique ils se réclament. La difformation qu’introduit donc la notion composite « démocratie illibérale » est en fait une rupture à la fois matérielle et sémantique avec les fondements de la démocratie telle qu’universellement enseignée. Et, en l’occurrence, on ne peut associer deux concepts qui s’excluent mutuellement. Mais passons, telle est la manie de la recherche universitaire : associer ce qui ne peut l’être en pratique.
Une rupture à la fois matérielle et sémantique
Il est certes nécessaire de souligner ici que ce concept composite dénaturé est né de la volonté de classifier ce qui est advenu des pays issus de l’éclatement du bloc de l’Est et de la mise en veille terminale du socialisme d’Etat. Sans épouser frontalement la démocratie libérale, ces pays ont ‘’perverti’’ la dictature du parti-Etat (l’idéal communiste) en un autoritarisme personnifié en la stature du Chef qui devient, par un amalgame de représentation déifiée, le père de la nation. Ce qui en fait une icône où tout le pouvoir est confondu/concentré. Il en est ressorti ce que l’inventeur de la formule a nommé ‘’démocratie illibérale’’.
A supposer que cette recette soit conforme à l’esprit que lui affrète la science politique (par générosité évidente, sans plus), peut-on, osera-t-on tout de même insérer dans le moule des Etats franchement non-démocratiques (tous ceux cités supra) des pays où, malgré le fait que la démocratie soit ancrée dans les mœurs politiques, sociales et normatives (tel la France, la Grande Bretagne…), vacillent aujourd'hui vers l’autoritarisme comme mode de prise des décisions ? La réponse est NON, cela est tautologique dirait Mr Watson ! Car, en effet, à titre d’exemple illustratif, la France semble s’être frayé irrésistiblement son bonhomme de chemin, depuis quelques années déjà, vers cette forme hybride d'organisation de la société politique, pour s'y installer sous le mandat d'Emmanuel Macron. Elle pourrait même durablement y sombrer si Marine Le Pen est élue Présidente le 24 avril 2022. Mais peut-on techniquement présupposer que ce pays est une démocratie illibérale ! Peut-on pour autant répertorier ce pays dans la même case que la Hongrie, la Roumanie, la Pologne, la Russie (oh quelle gourde !) etc. ? La réponse est évidente.
Certes, l’évolution actuelle du style de gouvernance occidentale interroge, de fait et de droit, le modèle de société politique vers lequel cette tendance mène. Et il est tout bonnement légitime d’affirmer que la démocratie, telle qu’elle est traditionnellement identifiée, n’y est plus aisément reconnaissable. Les raisons à cela sont diverses dont deux essentielles : la crise sociale et économique qui y sévit depuis les années 1980 et la montée de la ‘’pensée’’ exclusive fascinée par le souverainisme national-chauvin, assaisonné à l’étroitesse des idées qui la propagent.
D'où l'urgence pour le monde occidental de repenser le modèle d'organisation sociale qui '' libère '' les peuples et restructure les relations de pouvoir sur les bases d'une démocratie plus directe et moins poreuse d'où s'infiltrent toujours tous les apprentis dictateurs. Une chose est théoriquement utile à signaler cependant : il ne peut y avoir de convergence entre la démocratie et ce qui aliène son fondement générique : la liberté, le libre-arbitre et le choix souverain de ses gouvernants.
En tout état de cause, il devrait être de bonne logique d’affirmer que, comme on ne peut approcher (conceptuellement et en mode pensées) ce qui n’est pas démocratique à l’aune des valeurs de ce qui l’est, il ne peut être admissible de soumettre à la même loupe ce qui est libéral et ce qui l’exclut dans les faits.
il doit être clair, in fine, que l’apanage de cet illibéralisme, dont on maquille la véritable identité, c'est l’autoritarisme régénéré en style de gouvernance. Or, la science politique a déjà casé ce modèle dans/par la notion de ‘’régimes autoritaires’’, qui est un cours de 1ère année de Droit constitutionnel.
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Notes :
(1) Fareed Zakaria
(2) Portail Universitaire du Droit – Académie des Sciences Morales et Politiques
(3) Portail Universitaire du droit, op cité.